Selon une vaste enquête flamande, 43% des élèves du secondaire ne se sentent pas motivés à l’école. Un manque d’engagement également perceptible en Fédération Wallonie-Bruxelles, lié entre autres à un décalage entre les intérêts des ados et les contenus scolaires.
Affalé sur sa chaise, le regard vide, Noah décompte les minutes avant la sonnerie. Le théorème de Thalès, que s’échine à répéter son prof de maths depuis trois quarts d’heure, lui semble aussi passionnant que le mode d’emploi d’un micro-ondes. Ce manque de motivation scolaire est loin d’être un cas isolé: près d’un jeune sur deux en souffrirait, selon une vaste étude flamande publiée jeudi.
Entre le 19 janvier et le 15 février, quelque 35.000 élèves du secondaire ont répondu à De Grote Scholierenbevraging, une grande enquête menée par la Fédération flamande des élèves. Près d’un sur deux (43%) y déclarait ne pas se sentir motivé à l’école, parmi lesquels 12% concédaient même une absence totale de motivation. Dans l’enseignement général des deuxième et troisième degrés, le pourcentage de «non-motivés» grimpait à 46%, contre 47% dans les filières techniques et professionnelles.
Ce manque d’engagement ne se limite pas à la Flandre. La dernière étude PISA, menée en 2022, faisait le même constat parmi les élèves belges. A la question «J’adore apprendre des nouvelles choses à l’école», seuls 45% des jeunes répondaient par l’affirmative. Un pourcentage bien inférieur à celui du Portugal (72,7%) ou de la France (51,4%), mais également plus faible que la moyenne de l’OCDE (50,1%).
«Période à risque»
Bien que préoccupante, la tendance n’en est pas étonnante pour autant. La période de l’adolescence, propice à une série de grands bouleversements –à la fois hormonaux, neurologiques et cognitifs– peut entraîner une «perte de sens et de repères», rappelle Baptiste Barbot, professeur de psychologie de l’adolescence à l’UCLouvain. «C’est une période à risque, surtout vers l’âge de 15 ans, qui peut mener à des moments de diffusion identitaire caractérisés par une forme de désengagement, note l’expert. « Tout se vaut » temporairement dans la tête de l’ado, qui peine à trouver de la motivation, y compris dans des activités de loisirs ou vocationnelles.»
La période, marquée par de forts questionnements en termes d’orientation, est également sujette à la «comparaison avec ses pairs» et l’«évaluation constante de sa propre valeur», note Baptiste Barbot. «Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi les ados ont peut-être d’autres choses à penser et d’autres priorités temporaires que le contenu scolaire», résume-t-il.
D’autant que ce dernier est souvent perçu comme peu en phase avec les intérêts des jeunes et leurs aspirations. Ainsi, dans l’étude PISA de 2022, seuls deux élèves belges sur trois (65,1%) indiquaient que l’école leur avait appris des choses «qui pourraient être utiles dans un métier». Un pourcentage à nouveau inférieur à la moyenne de l’OCDE, fixée à 67,4%.
Miser sur la créativité
Un constat également observé par des chercheurs de l’ULiège dans une étude qualitative menée sur des élèves du secondaire en situation de décrochage (NDLR: de la perte de motivation temporaire au véritable décrochage scolaire) et publiée en 2025. «Les jeunes interrogés justifient fréquemment leur manque d’engagement scolaire par leur difficulté à saisir l’utilité de ce qui leur est enseigné, pointe l’étude. (…) De nombreux jeunes en difficulté ont le sentiment que l’enseignement ne les stimule pas suffisamment. Ils se décrivent comme des « récepteurs » qui doivent restituer les matières « par cœur » sans en saisir l’intérêt.» Or, comme le démontraient les chercheurs américains Jacquelynne Eccles et Allan Wigfield dans une recherche de 2002, «le fait de percevoir l’utilité des matières est un levier puissant pour l’engagement scolaire des élèves».
Pour Doriane Jaegers, chargée de cours à l’ULiège, chercheuse postdoctorante en sciences de l’éducation et coauteure de l’étude, l’une des pistes de solutions résiderait dans la mise en place de dispositifs pédagogiques plus concernants, «pour créer des liens entre le vécu en classe et le vécu en dehors de la classe».
Titiller la créativité des élèves permettrait en outre de booster leur motivation, avance Baptiste Barbot. «Dans nos travaux, on a remarqué que les élèves avaient tendance à être plus engagés dans les matières qui laissaient place à la pensée créative que dans les cours plus classiques, expose le professeur de psychologie de l’adolescence. Cela ne doit pas seulement se limiter aux arts ou à la musique: des tas d’aspects de la créativité peuvent être mis en avant, par exemple dans les exercices de rédaction en français ou dans le développement d’hypothèses scientifiques.»
Globalement, l’étude menée par les chercheurs de l’ULiège pointait un véritable point de basculement chez les jeunes qui peinent entre la troisième et la quatrième secondaire. «Au cours de cette période transitoire, les trois besoins psychologiques fondamentaux des jeunes –à savoir le besoin d’autonomie, d’affiliation et de compétence– étaient particulièrement mis à mal», relate Doriane Jaegers.
Des «ratés»
Le sentiment de compétence était au plus bas chez ces élèves en difficulté, qui semblaient «avoir développé une image fixée et négative d’eux-mêmes, se décrivant parfois comme des « ratés » et considérant que l’école « n’est pas faite pour eux »», pointe l’étude. «La pression de la réussite se ressent très tôt dans le système scolaire belge, regrette Maurice Johnson-Kanyonga, psychothérapeute conférencier spécialiste de l’éducation. Dès l’âge de 13 ou 14 ans, les jeunes en difficultés sont réorientés vers d’autres filières s’ils échouent, réduisant généralement leurs perspectives d’avenir. Les ados sont bien au fait de cette situation, ce qui renforce leur niveau de stress et leur obligation de résultat.» Des sentiments qui, paradoxalement, ont un effet contre-productif sur le degré de motivation des jeunes, se muant généralement en «sentiment d’impuissance et de résignation», insiste Doriane Jaegers.
«De nombreux jeunes en difficulté ont le sentiment que l’enseignement ne les stimule pas suffisamment. Ils se décrivent comme des “récepteurs” qui doivent restituer les matières “par cœur” sans en saisir l’intérêt.»
Enfin, dans un contexte de démotivation et de décrochage, les jeunes développent un besoin fondamental de soutien, à la fois pédagogique et relationnel, pointe l’étude. «De nombreux élèves en décrochage scolaire confirmaient avoir pu raccrocher au système grâce à la valorisation de certains enseignants, par opposition à une certaine forme de stigmatisation que certains avaient pu ressentir, note Doriane Jaegers. La qualité de la relation maître-élève est une clé fondamentale pour le sentiment d’affiliation. Ce n’est pas parce qu’ils sont en secondaire qu’ils n’ont plus besoin de la proximité et de la bienveillance du corps enseignant.»
Un impératif toutefois mis à mal par des classes de plus en plus surchargées et une pénurie criante d’enseignants, tant au nord qu’au sud du pays.

