Grève dans l’enseignement : à Liège, les profs prêts à « aller jusqu’au finish » – Le Soir

Dans l’enseignement, le mouvement de grève démarré ce lundi compte chaque jour un peu plus d’écoles. A Liège, où la mobilisation est la plus forte, les enseignants espèrent encore empêcher le vote du décret-programme, mais plusieurs assurent être prêts à poursuivre la mobilisation jusqu’à l’été.

Prof, métier en voie de disparition », « Ecole en danger », « Non aux + de 1.000 emplois perdus, aux 1.200 euros de minerval, aux 10 % de travail gratuit en plus »… Il est 8 h ce mercredi aux abords du Collège Saint-Barthélemy, situé rue Hors Château à Liège. A la craie sur les trottoirs ou brandis sur des pancartes, les slogans se multiplient. Devant chaque entrée, des enseignants venus de l’établissement voisin empêchent les membres du personnel d’accéder aux lieux. « Bloquer ses propres collègues, ce n’est pas agréable », explique Axel Legros, professeur de langues à l’Institut Marie-Thérèse. « Alors on s’organise entre écoles : eux viennent chez nous, nous allons chez eux. » Un groupe WhatsApp interréseaux et tous syndicats confondus permet de coordonner les actions. Ceux qui essaient de forcer le passage se comptent sur les doigts d’une main, surtout en ce troisième jour de grève. « Ça se passe plutôt bien. Il y a eu quelques petits accrocs et des entourloupes, mais rien de grave », assure Annick Heynen, professeure de dessin. « Un enseignant est entré avant la mise en place du piquet. Un autre nous a dit qu’il prenait un café… et il n’est jamais ressorti. Mais les cours n’ont pas lieu. »

Les enseignants attendent devant l’établissement la durée de leurs heures de cours. Certains ont apporté des chaises de camping. Même la pluie ne les arrête pas. Les quelques élèves présents sont autorisés à entrer, qu’ils soient mineurs ou majeurs. Des éducateurs les encadrent. D’autres adolescents restent pour soutenir leurs enseignants ou distribuer des tracts. « Au fil des jours, les élèves sont de moins en moins nombreux à venir à l’école », observe Madame Heynen. « L’école n’est pas fermée, mais ils se doutent qu’ils n’auront pas cours. »

« Rien n’a fonctionné jusqu’ici »

Depuis lundi, premier jour du préavis de grève déposé par la CSC-Enseignement avant d’être rejointe par d’autres syndicats, les enseignants se relaient pour maintenir les piquets et empêcher le déroulement des cours. « On vient pendant nos heures sans charge de cours », explique Axel Legros. « On fait des tournantes pour ne pas se mettre en grève », ajoute sa collègue. « Quand on a cours, on doit se présenter devant l’école, tenter de rentrer et signer à la fin de notre charge horaire. »

Cela fait plusieurs mois déjà que les enseignants de la Fédération Wallonie-Bruxelles multiplient les actions plus ponctuelles ou symboliques pour dénoncer les mesures prises par le gouvernement MR-Engagés et ce qu’ils perçoivent comme du mépris envers le secteur. La liste des griefs est longue, entre la réforme des congés maladie, la limitation des DPPR (disponibilité précédant la pension de retraite), la réduction des budgets gratuité ou le passage de 20 à 22 périodes « face classe » dans le degré supérieur, et ce, sans augmentation de salaire.

Les dernières mesures, inscrites dans le décret-programme II, doivent être votées en commission ce vendredi, puis au parlement le 27 mai. « Moi, je travaille dans le degré inférieur, je ne devrai pas prester davantage d’heures, mais je me bats pour nos élèves et mes futurs petits-enfants », soutient Annick Heynen. A ses côtés, sa collègue professeure d’anglais partage le même constat : « Mes collègues du degré supérieur n’ont pas le même niveau d’études. Dans beaucoup d’autres secteurs, les universitaires sont davantage valorisés. » Madame Willot reconnaît que la réforme ne mobilise pas tous les enseignants de la même manière. « Ceux du premier degré se sentent parfois moins concernés. Ça peut créer des tensions et c’est bien dommage. »

 

Quand Madame Glatigny affirme qu’il n’y aura pas de licenciement, elle joue sur les mots. En passant de 20 à 22 périodes, il y aura de facto moins de postes
Nicolas Leclercq
Professeur de sciences sociales

Plusieurs enseignants regrettent que l’augmentation du temps de travail concentre l’essentiel de l’attention médiatique. « Ce qui m’inquiète surtout, c’est d’avoir 10 % de collègues en moins pour mener des projets, des sorties scolaires », pointe Madame Bemelmans, professeure d’anglais dans les deux degrés. « Dans le qualifiant, on a déjà perdu 3 % de taux d’encadrement. » L’enseignante évoque également les difficultés liées au nouveau parcours dans l’enseignement qualifiant, le passage automatique de la 5e à la 6secondaire ou encore la disparition du degré différencié pour les élèves sans CEB.

Devant l’Institut Marie-Thérèse, les enseignants du Collège Saint-Barthélemy disent avoir multiplié les actions symboliques, y compris pendant leurs congés, sans résultat. « Rien n’a fonctionné et on en arrive aujourd’hui à cette situation », résume Camille Marchetti, professeure de latin-grec, inquiète pour l’avenir de ses heures avec le tronc commun. Le Pacte d’excellence divise les enseignants. Mais sur le décret-programme, les avis convergent davantage. « Quand Madame Glatigny affirme qu’il n’y aura pas de licenciement, elle joue sur les mots », s’agace Nicolas Leclercq, professeur de sciences sociales. « En passant de 20 à 22 périodes, il y aura de facto moins de postes. »

Des élèves ambivalents

Munis de pancartes et de slogans, une vingtaine d’élèves circulent entre les écoles de la rue Hors Château. Eux aussi participent aux piquets, à leur manière. « Et on va continuer toute la semaine », lance Raphaël, 17 ans, étudiant à Saint-Barth. « On n’est pas d’accord avec les mesures de l’Arizona, de devoir payer plus pour le minerval. » A 18 ans, Melissa trouve ça « beau » que les enseignants se battent pour son avenir. « On a déjà une prof de sciences qui a démissionné pour retourner travailler en pharmacie parce qu’elle craignait de perdre ses heures l’an prochain. » Tous deux assurent que les enseignants ne leur ont pas demandé de se mobiliser. « C’est notre choix. On veut leur donner de la force », insiste Raphaël, dont la maman est institutrice.

Des élèves de l’Institut Sainte-Marie se montrent plus ambivalents. « Ça me stresse pour les examens », souffle une adolescente de 14 ans qui préfère rester anonyme. « J’ai peur de passer automatiquement et d’avoir des lacunes l’an prochain. Ma maman vient de m’appeler pour me dire qu’elle en avait marre des grèves et que les profs pénalisaient notre avenir. » A côté d’elle, une autre élève espérait remonter sa moyenne grâce aux examens. « Mais on comprend pourquoi ils font grève », nuance-t-elle aussitôt. Le petit groupe vient d’ailleurs soutenir les enseignants chaque jour. « Eux aussi ont toujours été là pour nous. »

 

On a déjà une prof de sciences qui a démissionné pour retourner travailler en pharmacie parce qu’elle craignait de perdre ses heures l’an prochain
Melissa
Elève au Collège Saint-Barthélemy

Au Collège Saint-Barthélemy, la direction informe quotidiennement les familles de l’évolution de la situation. La veille, un message prévenait les parents que des piquets étaient à nouveau annoncés ce mercredi « avec l’objectif d’empêcher les enseignants et enseignantes non-grévistes de rentrer dans l’école ». « Cette situation rend impossible l’organisation normale des cours. Dans ces conditions, nous recommandons de ne pas envoyer votre enfant à l’école. Son absence sera couverte au motif de grève », écrivait également la direction, tout en précisant qu’un accueil restait prévu pour les élèves présents. Elle invite aussi les parents à leur faire confiance pour les apprentissages, rappelant que « les élèves resteront le centre de nos priorités ».

A un kilomètre de là, le verbe « Résiste » est écrit à la craie en lettres capitales sur la porte de l’Athénée de Liège 1. Dans cette école du réseau officiel, un piquet bloque les accès. Les élèves ont finalement été renvoyés chez eux vers 10 h 30. « Le mouvement est spontané, il part clairement de la base », analyse Philippe Naime, représentant syndical à la CGSP Enseignement, qui fait le tour des actions ce mercredi matin. Pour le syndicaliste, la mobilisation actuelle marque un tournant. « C’est assez inédit. Je n’avais plus vu ça depuis les années nonante. »

 

Si le texte est voté, la mobilisation pourrait reprendre dès la rentrée prochaine.
William Broes
Professeur d’histoire à la Ville de Liège et délégué CSC-Enseignement

Toutes les personnes interrogées espèrent encore faire reculer le gouvernement avant le vote du décret-programme. Certains sont encore optimistes, d’autres sont plus résignés. Une chose semble en revanche acquise : si le texte est adopté le 27 mai, le mouvement devrait se poursuivre. « La base nous demande déjà de tenir jusqu’au 5 juillet », affirme Philippe Naime. « Je pense qu’on ira jusqu’au finish », renchérit William Broes, professeur d’histoire à la Ville de Liège et délégué CSC-Enseignement. « Et si le texte est voté, la mobilisation pourrait reprendre dès la rentrée prochaine. »

 

L’enseignant, à l’instar de ses collègues, se veut rassurant sur l’impact pour les élèves. « A cette période de l’année, les apprentissages sont faits. Ce n’est plus comme avant, on ne rattrape pas ses points de l’année avec les examens. » Il se souvient aussi des grandes grèves de l’enseignement il y a 30 ans. « J’étais moi-même élève à l’époque. Et je n’ai pas été moins bien formé qu’un autre. Aujourd’hui, on se bat à notre tour pour nos élèves. »

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