Caroline Sägesser : « Morale et citoyenneté, il n’y a pas beaucoup de sens à conserver ces deux cours » – Le Soir

Alors que les choix des cours philosophiques traduisent une société plus diverse, la progression des religions minoritaires – en particulier de l’islam – interroge le rôle de l’école. Entre enjeux identitaires, coûts et qualité de l’enseignement, la chercheuse Caroline Sägesser appelle à trancher : réformer en profondeur ou assumer pleinement le système actuel.

Moins de religion catholique, moins de morale aussi mais davantage d’adeptes du cours de philosophie et citoyenneté (CPC). Et puis, surtout, l’islam qui prend chaque année de plus en plus de parts de marché. Les choix des familles pour les cours philosophiques uniquement dans l’enseignement officiel et libre non-confessionnel – révélés ce vendredi par Le Soir – soufflent le chaud et le froid. Par contre, lorsque l’on prend en compte l’ensemble des réseaux, on constate que le cours de religion catholique est, en secondaire, encore suivi par deux élèves sur trois. Nous avons sollicité Caroline Sägesser – chercheuse au Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp) et spécialisée dans le financement public des cultes – pour prendre un peu de hauteur face aux montagnes de données.

Malgré la possibilité de dispense depuis dix ans, on se rend compte que le cours de religion à l’école reste un choix pour beaucoup de famille. Comment l’expliquer dans une société sécularisée ?

Effectivement, la société est fortement sécularisée, mais c’est principalement le fait du milieu catholique. Les données disponibles montrent bien les vases communicants entre le cours de morale, le cours de religion catholique et la deuxième heure de CPC. Mais ça concerne des personnes de même origine. Et puis à côté de ça, il y a les religions minoritaires qui ne sont pas dans cette dynamique de sécularisation, qui pour certaines sont en croissance : protestantisme évangélique, orthodoxie, islam… même si dans ce dernier cas c’est une croissance autodémographique.

Au-delà de ces éléments en lien avec la structure de la société il y a l’histoire, le fait que tout cela a été bétonné en 1958 dans le Pacte scolaire. On voit d’ailleurs bien depuis 30 ans, la grande frilosité du politique sur le sujet. Lors de la législature précédente, une commission avait conclu à la nécessité de sortir les cours philosophiques de la grille, de les rendre facultatifs. Puis, en dernière minute, le politique a renoncé.

Pour le Segec, la formation religieuse correspond à une quête de sens dans une société pleine d’incertitudes. Cela vous paraît cohérent ?

C’est probablement partiellement cohérent mais je note aussi que les cours de religion ont une composante identitaire. Ainsi, des familles musulmanes ne songent pas à mettre leurs enfants à un autre cours que celui de religion musulmane. Peut-être pas forcément parce que cette formation est remplie de sens à leurs yeux, mais parce que ça permet d’affirmer l’identité, de se retrouver entre enfants de la même origine.

Donc je ne suis pas sûr que ces cours correspondent toujours à une quête de sens, d’autant qu’il y a un vrai déficit de qualité, surtout dans le chef des professeurs de religions minoritaires. Je pense que l’Etat ne remplit pas ses responsabilités en matière de contrôle de qualité de l’enseignement prodigué sous son autorité, avec ses moyens.

Valérie Glatigny propose deux heures de CPC pour tous dans l’officiel et le libre non confessionnel tout en rendant optionnelles la morale et la religion. Est-ce une bonne idée ?

C’est en tout cas une idée qui permet de ne pas modifier l’article 24 de la Constitution (qui garantit la liberté d’enseignement, NDLR) de l’avis de la plupart des constitutionnalistes. Cela dit, cela me paraît quand même une mesure un peu « chèvre-choutiste » et relativement coûteuse. Mieux vaudrait réfléchir à une réforme plus globale. De plus, le CPC actuel ne répond pas suffisamment à la nécessité de donner aux enfants un enseignement relatif au fait religieux. Si on ne parle pas du tout de fait religieux à l’école, si on le laisse entièrement à l’initiative privée des pasteurs, des rabbins, des imams, des curés, on se prive aussi de la possibilité de développer une réflexion critique par rapport à sa conviction et de développer de la tolérance par rapport aux convictions des autres. Il faut s’assurer de parler religion à l’école pour ne pas laisser le monopole de la religion à la seule initiative des cultes.

Que pourrait devenir le cours de morale dans toute cette histoire sachant qu’il a perdu de son aura depuis que le CPC s’est imposé comme une alternative aux religions ?

Tant que le prescrit constitutionnel est ce qu’il est, il sera préservé mais il faut reconnaître qu’il existe de grandes proximités entre le cours de morale et le CPC. Le paradoxe, en fait, c’est qu’à partir de 2015, quand la Cour constitutionnelle a constaté que la morale était un cours engagé, les organisations laïques l’ont lâché. Mais effectivement, aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de sens à conserver ces deux formations. D’autant que c’est inutilement coûteux dans un contexte où la Fédération Wallonie-Bruxelles manque singulièrement d’argent.

Les derniers chiffres disponibles montrent la progression continue de l’islam parmi les choix des élèves, ils installent son leadership au début du secondaire et consacrent sa puissance à Bruxelles où il pèse 53 % dans l’officiel. Qu’est-ce que ça dit de notre société ?

D’une part que la société est de plus en plus multiculturelle et multiconvictionnelle. D’autre part que les populations musulmanes sont très attachées à la religion parce que la composante identitaire y est très forte, davantage en tout cas que dans des populations d’origine catholique.

On se rend bien compte qu’il n’y a pas d’adéquation entre le fait qu’une majorité d’élèves du secondaire sont inscrits dans des écoles catholiques et que seulement 1,5 % de la population va à la messe le dimanche. N’empêche, pour ceux qui veulent une éducation catholique, les établissements catholiques sont là. Par contre, pour les familles musulmanes qui veulent une éducation islamique, il n’y a que cinq ou six écoles disponibles. Donc pour elles, c’est important d’avoir un cours de religion islamique à l’école officielle. Même chose pour les autres minorités.

Est-ce que les dernières données publiées vous inspirent d’autres réflexions ?

Ce qui me frappe vraiment toujours, c’est la très grande diversité convictionnelle à Bruxelles avec, en conséquence, une croissance des cours de religions minoritaires. C’est vrai pour l’islam mais les religions orthodoxe et protestante ne sont pas en reste. Il ne faut pas oublier cependant que c’est extrêmement coûteux. Nous sommes tout de même le seul pays où un seul élève suffit pour ouvrir un cours convictionnel ! Donc là, il y a quand même certainement une source d’économies possibles.

Je pointe aussi la quasi-disparition des élèves du cours de religion israélite sous le double effet d’une sécularisation de la population juive et de craintes liées à l’antisémitisme. Les écoles de la Ville de Bruxelles traditionnellement accueillaient un nombre d’élèves non négligeable au cours de religion israélite. En l’espace de quinze ans ça s’est fortement réduit, presque terminé. Ça pose une question : à quoi bon organiser le pluralisme si quelque part on n’est pas en capacité de le préserver parce que des tensions empêchent de le faire ?

Toujours à propos de Bruxelles, les statistiques sont globales, lissées mais elles ne montrent pas les fortes différences entre quartiers. A certains endroits, ce n’est pas 53 % d’élèves qui fréquentent le cours de religion musulmane mais plutôt 90 %. Alors que dans d’autres quartiers, c’est dérisoire. Cette diversité-là est un peu masquée par les statistiques.

Un peu de prospective ?

Au-delà des chiffres, je pose une réflexion plus générale : on devrait un jour décider réellement si on change complètement le système ou si on le conserve. Il y a des raisons de le conserver : prévention du radicalisme, reconnaissance des spécificités identitaires, etc. Mais si on fait ce choix, il faudra vraiment investir dans la formation des professeurs et dans les programmes. Même s’il y a eu des améliorations, il y a toujours aujourd’hui dans certaines écoles, des professeurs dépourvus de titre requis qui donnent cours de religion orthodoxe, protestante, israélite ou musulmane avec des contenus vraiment inadéquats.

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