Valérie Glatigny : « Je n’ai jamais dit que les profs du secondaire travaillaient trop peu » – Le Soir

Alors que la colère monte dans le monde de l’enseignement, Valérie Glatigny assume les économies décidées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La ministre répond point par point aux accusations des syndicats et de l’opposition.

Pas simple de s’appeler Glatigny aujourd’hui. Le nom de la ministre de l’Education (MR) est de toutes les conversations, de toutes les communications, de toutes les assemblées militantes. De toutes ces prises de position publiques assenées comme des vérités. Alors que les débats se poursuivent autour du décret-programme qui met l’école à la diète (lire par ailleurs), nous avons confronté la ministre à une demi-douzaine d’assertions sur la politique de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

L’école est un investissement pour demain, mais il faut pouvoir le financer

« Un refinancement de la FWB par le fédéral est économiquement réaliste : il représenterait une dépense supplémentaire de 0,2 point de PIB contre des augmentations des dépenses de défense budgétées à 2,6 points de PIB » (Réseau Econosphère)

Valérie Glatigny « Donc, il faudrait travailler sur les recettes et pas sur les dépenses ? En forçant la révision de la loi spéciale de financement pour augmenter la part que le fédéral nous donne ? Ce n’est pas une bonne idée, d’abord parce que ça nécessiterait des majorités spéciales mais surtout parce que cela pourrait nous être défavorable : eu égard au fait que la dénatalité nous touche fortement. Les experts d’Econosphère préconisent un refinancement d’1,3 milliard de la part du fédéral… en oubliant qu’il est dans une situation très compliquée. Les exigences de l’Union européenne par rapport à la situation financière de la Belgique sont globales. Dans la trajectoire des négociateurs, il est autorisé que notre bulletin ne soit pas à l’équilibre mais il est demandé que nous stabilisions notre déficit à 1,2 milliard au lieu de 1,6 cette année. Pendant ce temps, les Régions wallonne et bruxelloise doivent revenir à l’équilibre. Il y a donc une forme de solidarité des autres francophones. Quant à la hausse des dépenses d’armement, j’incite vraiment l’ensemble de la population à se rappeler que nous avons une guerre à nos portes… »

« Le gouvernement s’appuie sur des chiffres à qui on fait dire ce qu’on veut bien, pour justifier des choix dogmatiques qui impactent l’école, les conditions de travail des personnels et l’épanouissement des élèves » (Roland Lahaye, CSC-Enseignement)

V.G. « Nos chiffres correspondent à la réalité budgétaire, laquelle a été confirmée par le comité d’experts qui a aidé le gouvernement à identifier des pistes d’économie. On peut le critiquer mais il était composé d’économistes de différentes étiquettes politiques, très crédibles. J’entends parfois dire que la situation budgétaire “n’est pas si dramatique”. C’est oublier que les agences de notation internationales ont confirmé la gravité de notre situation budgétaire. La Belgique présente d’importants déficits structurels avec un niveau de dette et de dépenses publiques parmi les plus élevés de l’Union européenne. On peut toujours dire qu’on aurait pu continuer à faire l’autruche, à distribuer des millions à gauche et à droite en refilant la patate chaude au prochain gouvernement mais c’était oublier que nous allions vers un problème pour le paiement des salaires autour de 2029-2030, donc ce n’était pas une option. On aurait pu baisser linéairement tous les salaires, supprimer les DPPR ou raboter la grille horaire des élèves mais cela n’aurait pas été cohérent avec notre projet.

Et j’entends aussi dire qu’après le secondaire supérieur, on augmentera la charge des autres niveaux d’enseignement. Il n’y a rien de plus faux. Je n’exclus pas qu’il y ait encore l’un ou l’autre ajustement à la marge, mais il n’y aura plus d’économie d’ampleur. L’opposition essaie de raconter une autre histoire, c’est de bonne guerre, mais nous avons un plan crédible, sur cinq ans, destiné à retrouver de la capacité budgétaire pour ensuite réinvestir dans l’école. »

« Le pacte avait prévu de récupérer 200 millions en luttant contre le décrochage scolaire. Or, le gouvernement actuel abandonne cette lutte. Il n’y aura donc pas 200 millions à récupérer. Par ailleurs, les 1.300 postes gagnés avec la hausse de la charge vont permettre de gagner 115 millions. Vous avez compris : on aurait pu lutter contre le décrochage plutôt que de supprimer des postes d’enseignants » (Martin Casier, chef de groupe PS au parlement FWB)

V.G. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Personne, n’abandonne la lutte contre le décrochage scolaire. Il existe un décret à ce sujet porté en 2024 par Caroline Désir, il sera d’application comme prévu dans le fondamental dès la rentrée prochaine. Par contre, à la demande des fédérations de pouvoirs organisateurs qui voulaient du temps pour former les équipes, sa mise en œuvre en secondaire a été reportée à 2027. Ça évoque pour moi ce reproche qu’on me fait de ne pas concerter. C’est un peu particulier de me reprocher à la fois de concerter – et donc de permettre ce report – et de ne pas concerter. On me dit que tout est décidé à l’avance, que la consultation des acteurs est à sens unique ? Pour le présent décret-programme, il y a eu plusieurs rounds de concertation avec les syndicats et les fédérations de pouvoirs organisateurs, qui ont abouti à des mesures d’assouplissement : gel des réaffectations pour lisser l’impact de la hausse de la charge horaire, phasage de l’extension de la gratuité des fournitures… Pour le surplus, permettez-moi de dire que nous avons sollicité les acteurs pour qu’ils proposent des pistes d’économie. J’ai essuyé une fin de non-recevoir. Raison pour laquelle nous avons mandaté un comité d’experts. On ne peut pas à la fois dire “c’est votre job de ministre” et se plaindre que tout est ficelé d’avance. Quand il s’agit de distribuer de l’argent pour des politiques nouvelles, la concertation est facile à organiser. Quand il s’agit de faire des économies, en général, c’est beaucoup compliqué. »

« Il y a de fortes chances que la rentrée prochaine soit chaotique. Ce n’est pas nous qui semons le chaos, c’est le gouvernement » (Adrien Rosman, Setca-Sel)

V.G. « Alors que j’avais proposé un report, il y a eu une vraie demande syndicale de mettre en place la première secondaire à la rentrée prochaine. On a travaillé sur les textes le plus rapidement possible mais ce n’est pas terminé. En attendant nous informons par circulaire, avec des foires aux questions, avec des visios… Et en ce qui concerne les conséquences de la hausse de la charge sur l’emploi des jeunes, nous avons pris des mesures pour prévenir les soucis possibles (gel des réaffectations de personnels nommés pour protéger l’emploi des temporaires). Dire que ce sera le chaos, ce n’est pas exact, en tout cas nous faisons le maximum pour qu’il y ait le moins de désorganisation possible sur le terrain. »

« Le tronc commun qui assure la continuité des apprentissages de la 1re primaire jusqu’à la 3e secondaire est détricoté dans l’urgence, jetant à la poubelle dix ans de travail et préparation et c’est la qualité des cours qui en pâtira » (Mouvement Mars attack)

V.G. « C’est faux ! On nous accuse de tout jeter au bac alors que le pacte arrive en 1re secondaire, la seule chose qu’on a osé changer, dans notre grande audace, c’est que sur trois périodes de formation manuelle, technique, technologique et numérique (FMTTN), on a imposé de consacrer deux périodes au numérique. Ça aurait été irréaliste de ne pas le faire parce qu’entre le moment où on a pensé le modèle de 1re secondaire en 2016 et maintenant, on a eu le covid avec le basculement vers le numérique, l’arrivée de l’intelligence artificielle. Il y a un consensus pour dire qu’il faut mieux équiper nos élèves sur ces questions, y compris l’éducation aux médias. Par ailleurs, on poursuit bien la politique d’accompagnement personnalisé des élèves en secondaire. Autre changement mineur : on travaille plus précocement sur les choix d’orientation via des activités orientantes durant les jours blancs. Ce n’est en rien contradictoire par rapport à l’objectif du pacte qui insistait sur la nécessité que le qualifiant ne soit plus un choix de relégation. Et donc ce qu’on veut, c’est éveiller des curiosités chez les jeunes en leur donnant un contact métier.

La critique sera sans doute sur la 2e et surtout la 3e secondaire. On y travaille mais faire le tronc commun jusqu’en 3e secondaire, comme prévu dans le pacte de 2016, c’était 1.400 licenciements secs dans le qualifiant. Le plan du gouvernement, c’est de garder une partie des options pour le qualifiant et pour le général. On me reproche de ne pas actionner ces économies du tronc commun mais tout le monde se garde bien de dire qu’elles étaient liées à des licenciements, pas à de simples pertes de charges. »

« Quand Mme Glatigny affirme qu’il n’y aura pas de licenciement, elle joue sur les mots. En passant de 20 à 22 périodes, il y aura de facto moins de postes » (Nicolas Leclercq, professeur de sciences sociales)

V.G. « Il y a un travail de l’opposition pour affirmer qu’il y a plein de pertes d’emploi. Notre proposition pour le secondaire supérieur, c’est deux périodes de plus face à la classe. D’un côté nous savons que 2.170 équivalents temps plein quittent chaque année ce niveau d’enseignement. D’un autre côté, la hausse de la charge coûtera 1.300 équivalents temps plein. Même si le but est de faire des économies – je ne l’ai jamais caché – on se rend bien compte qu’il n’y aura pas de licenciement sec. Ça, c’est au niveau macro. Au niveau micro, et là aussi je ne l’ai pas caché, des enseignants vont devoir être réaffectés, trouver un cours supplémentaire, parfois dans le secondaire inférieur voire dans certains cas, dans une autre école. Il y aura sans doute des pertes de charge mais pas des pertes d’emploi. A nouveau, ça ne fera pas plaisir parce que c’est moi qui le dis mais je rappelle qu’un prof de pratique professionnelle fait 28 périodes face classe, une institutrice maternelle en fait 26, un instituteur primaire c’est 24 tandis qu’en secondaire c’est 22 pour le degré inférieur et 20 pour le degré supérieur, ce dernier avec 25 % de salaire en plus. Voilà, ça, c’est une objectivation de la situation. Par contre, je n’ai jamais dit que les profs du secondaire supérieur travaillaient trop peu ! On sait très bien qu’il y a cinq dimensions au métier y compris le travail de préparation, de correction, le service pour la classe, tout ce que nos enseignants font pour accompagner leurs élèves en voyage d’études, etc. C’est une mesure budgétaire de lutte contre la pénurie.

On me répète à l’envi que l’enseignement est un investissement pour demain et pas à un coût. C’est tout à fait clair dans mon esprit aussi. Mais un investissement, il faut être capable de le financer. »

« Pour les élèves de primaire, les conséquences sont terribles : fin de la gratuité pour les frais scolaires et les repas chauds à midi. Comment un enfant qui a faim peut-il apprendre ? Comment peut-on prétendre lutter pour le bien-être en ne respectant pas les besoins fondamentaux des enfants ? » (carte blanche de directions d’écoles)

V.G. « Rappelons d’abord qu’il est faux de dire qu’on a supprimé tout soutien pour les repas gratuits. On a mis fin à un dispositif d’appel à projets pour les écoles à indice socio-économique faible. Par contre, les moyens sont en partie réinjectés dans les budgets de fonctionnement des écoles qui peuvent décider de les utiliser pour différentes choses, dont les repas. Les moyens de ces écoles ont considérablement augmenté mais c’est vrai qu’il y a une économie. La lutte contre la pauvreté, c’est évidemment indispensable, personne ne niera que les enfants doivent avoir mangé pour apprendre, il est tellement malhonnête de faire croire que je pense le contraire. Par contre, je rappelle au passage un avis du Conseil d’Etat sur la mesure : la lutte contre la pauvreté, ce n’est pas une compétence de la FWB mais bien des Régions. La FWB fait le maximum de ce qu’elle peut faire mais c’est bien de se rappeler que cette compétence peut être pourvue ailleurs. »

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