Comment les enseignants surmontent la solitude du métier: «Il y a parfois des propos très violents en salle des profs» – Le Vif

La vocation sociale du métier d’enseignant dissimule parfois un profond sentiment de solitude. Entre manque de reconnaissance et faible soutien moral, certains profs souffrent d’isolement, malgré l’essor du travail collaboratif.

Un tourbillon de sollicitations. Entre les interactions quotidiennes avec les élèves, les réunions de parents et les discussions à bâtons rompus en salle des profs, l’enseignant a rarement une minute à lui. Pourtant, derrière cette frénésie sociale se cache parfois un sentiment latent d’isolement. Cette solitude figurait au menu de la troisième et dernière édition de cette année scolaire de «Salle des profs», un espace de dialogue lancé par Le Vif (1) pour faire entendre la voix des enseignants. Une problématique qui a suscité de riches débats entre les participants, actifs tant dans le primaire que le secondaire.

Généralement, le degré de solitude dépend du «type d’établissement et de la politique de collaboration» qui y règne, observe Florie, professeure d’histoire et d’étude du milieu dans un collège bruxellois. Si l’esprit d’équipe est parfois plus prégnant dans les écoles à taille humaine que dans les institutions qui brassent une cinquantaine de profs, l’isolement peut s’y ressentir d’une autre manière. «Dans les petites écoles, on est parfois l’unique prof à enseigner une matière, remarque Cléo, professeure de formation sociale et économique (FSE) dans une école gembloutoise. On se sent forcément seul, car on n’a personne avec qui échanger sur le contenu du cours.»

Souvent salvatrice, la présence de collègues directs peut dans certains cas se révéler accablante, voire limitante. «Je me sens souvent seul dans mon approche pédagogique, qui diffère de la vision plus traditionnelle des autres enseignants de l’école», note Ludovic, professeur dans le secondaire spécialisé à Liège. Le manque d’entrain des confrères à l’égard de projets innovants peut également saper la motivation et renforcer le sentiment de solitude au sein d’une équipe, confirme Aurélie, institutrice primaire à Schaerbeek.

Méconnaissance du métier

Une impression décuplée quand l’absence de valorisation de la direction se fait sentir. Tom, aujourd’hui professeur dans une école bruxelloise à pédagogie active, en a souffert dans son précédent établissement. «Je recevais très peu de soutien de mes supérieurs lorsque je suggérais de nouvelles idées, et surtout très peu de reconnaissance par rapport au travail fourni», se remémore l’ex-instituteur primaire. Las, il a bien failli couper les ponts avec un métier auquel «il ne trouvait plus de sens», avant de monter son propre projet pédagogique.

La reconnaissance –interne et externe- constitue en effet une condition sine qua non à l’investissement des enseignants et à leur implication dans la panoplie d’activités bénévoles (fancy fairs, groupes de travail, etc.) qui jalonnent leur métier. «Quand on se sent valorisé par la direction, on est prêt à donner beaucoup en dehors de nos heures, confirme Florie. Par contre, quand des gens extérieurs au métier ne se rendent pas compte de notre dévouement quotidien et se permettent de porter un jugement sur une réalité (et des horaires) qu’ils méconnaissent, c’est vrai qu’on se sent un peu isolé du reste de la société.»

 

«Je me sens souvent seul dans mon approche pédagogique, qui diffère de la vision plus traditionnelle des autres enseignants de l’école.».
Ludovic
Professeur de français dans l’enseignement spécialisé.

Un décalage également ressenti par Aurélie, malgré la «gratitude quotidienne» qu’elle reçoit de ses élèves de primaire. «Les parents sont aussi reconnaissants, même s’ils manquent parfois de mots pour l’exprimer ou qu’ils sont trop timides pour le montrer, remarque l’institutrice. Mais c’est surtout au niveau de la valorisation extérieure, tant sociétale que politique, que je me sens un peu seule.»

Un constat partagé par Cléo, qui déplore une «méconnaissance totale du métier d’enseignant» et, par extension, des «moyens alloués par le politique» à l’exercice de celui-ci. «Rien qu’au niveau matériel, on ne nous fournit même pas d’ordinateur, alors que quasi tous les salariés en ont ailleurs, illustre l’ex-employée de banque. On nous jette à l’eau sans nous donner de maillot pour nager.»

«Ecoute active»

D’autant que le métier ne se limite pas au volet pédagogique, mais comporte également une dimension humaine, face à laquelle les profs restent peu outillés, et soutenus. «Chaque jour, on doit porter différentes casquettes, notamment celle de psychologue pour nos élèves, rappelle Florie. Or, on aurait parfois besoin nous-mêmes d’un accompagnement psychologique pour mieux appréhender ces situations délicates.»

Si des cellules d’écoute peuvent être déployées à l’initiative des pouvoirs organisateurs en cas de crise majeure, elles restent rarement mises en place. «A défaut de mesures concrètes, on pratique l’écoute active entre collègues, sur le temps de midi ou autour d’un café, témoigne Johan, professeure d’arts plastiques dans l’enseignement technique. Mais face à la violence de certains parents, on reste parfois fort démunis.»

La salle des profs «se transforme souvent en salle de dépôt des émotions», confirme Florie, mais l’efficacité de ces espaces de parole improvisés dépend de la dynamique insufflée par leurs membres. «Si les profs aguerris confient leurs souffrances, alors les plus jeunes osent aussi en parler, ce qui en fait un lieu très bienveillant», observe la prof d’histoire et d’EDM. «Or, dans certains établissements, exposer ses difficultés est plutôt perçu comme une honte, remarque Cléo, comme si se plaindre ferait de vous un prof « fragile » ou incompétent», renforçant de facto le sentiment de solitude.

Si certaines salles des profs sont régulées par une forme de«contrôle social» inconscient, d’autres se muent de temps à autre en véritables défouloirs. «On entend parfois des propos très violents envers les élèves», avouent plusieurs enseignants, qui préfèrent alors «fuir à tout prix ces espaces» plutôt que de s’élever contre le pessimisme collectif ambiant.

 

Jean-Paul, professeur de mathématiques depuis quelques mois à peine, avoue ne pas se rendre souvent à la salle des profs, «toujours fréquentée par les mêmes personnes». «Les interactions sont beaucoup plus riches lorsque je vais spontanément voir un collègue ou un éducateur, insiste l’enseignant en seconde carrière. Il y a beaucoup plus d’informations qui s’échangent qu’autour d’un sandwich à midi.»

Confrontation de valeurs

A son arrivée dans son école gembloutoise, Jean-Paul avoue avoir été surpris par le «manque d’onboarding» (NDLR: intégration) au sein de l’établissement. «J’ai tout de suite été lâché dans le grand bain, sans référent à qui m’adresser, note le professeur remplaçant. Contrairement au privé, il y a un manque de clarté dans les procédures, rarement formulées par écrit. Réussir à obtenir une information nécessite parfois un long cheminement

Si l’accueil des nouveaux enseignants est parfois très bien encadré(par l’établissement lui-même ou le pouvoir organisateur), cette absence d’accompagnement peut résulter en une confrontation de valeurs ou de vision pédagogique au sein d’une même équipe, remarque Cléo. Et ainsi déboucher sur une autre forme de solitude, à savoir celle ressentie face à un groupe-classe soudé qui s’opposerait à l’enseignant. «Si le règlement n’est pas respecté de la même manière par tous les profs, par exemple, cela peut donner lieu à des situations très délicates, assure Tom. Prenons le cas d’élèves autorisés à mâcher un chewing-gum dans certains cours, alors que c’est pourtant formellement interdit. Le professeur qui, lui, obligera les jeunes à jeter leur chique s’exposera alors un vent de rebellion au sein de sa classe, car il aura perdu toute crédibilité.»

Cela étant, le sentiment de solitude face à un «bloc d’élèves» reste plutôt exceptionnel, estime Johan. «Certes, on doit parfois composer avec quelques groupes plus rebelles, mais l’affrontement avec une classe entière est assez rare, indique l’enseignante à Nivelles. D’autant qu’une forme d’autorégulation jugule souvent le groupe, grâce à certains élèves qui s’interposent et en ramènent d’autres à la raison, s’ils dépassent les limites.» Un constat partagé par Ludovic. «Je n’ai pas l’impression d’être seul face à un groupe-classe, mais plutôt d’appartenir au groupe, insiste l’enseignant liégeois. On fait partie du même navire, même si j’en reste le capitaine

Malgré l’esprit d’équipe et la solidarité qui règnent dans certaines salles des profs, le travail quotidien, lui, se vit à l’abri des regardsdes collègues. «Derrière la porte de notre classe, on est tout seul», résume Aurélie. Si cette solitude octroie une certaine liberté pédagogique, elle limite aussi la remise en question des pratiques éducatives. «Comme personne ne nous confronte, nos méthodes manquent parfois de réflexivité», regrette Florie, pour qui cette solitude peut représenter un «frein à la qualité de l’enseignement».

Collaboration vs autonomie

Ludovic, comme de nombreux enseignants, serait d’ailleurs «preneur d’un feedback et d’un suivi quotidien» pour s’améliorer. Jean-Paul, lui, bénéficie parfois de collègues en soutien dans sa classe, mais qui ne se sentent pas toujours «légitimes» pour commenter ses pratiques pédagogiques. «Or, en tant que débutant, je serais gourmand de leur retour, insiste le professeur de mathématiques, car quand on a le nez dans le guidon, il y a souvent des choses qu’on ne peut pas voir.»

Pour favoriser les synergies entre enseignants et pallier ce sentiment de solitude, le travail collaboratif est devenu obligatoire au sein des établissements scolaires en 2019. Les profs sont désormais tenus de prester deux heures de travail hebdomadaire en équipe. Une évolution positive, sans révolutionner complètement l’organisation interne. «On le faisait déjà avant, indique Sophie, enseignante de français dans un collège brabançon, où le travail collaboratif est institutionnalisé, à raison d’une heure de fourche commune par semaine. Ce moment partagé est une vraie aubaine, car il renforce la cohésion entre collègues.»
 
 
 
«J’ai tout de suite été lâché dans le grand bain, sans référent à qui m’adresser.»
Jean Paul
Professeur de mathématiques depuis quelques mois.

Si Cléo apprécie ce travail collaboratif, elle tient toutefois à sa liberté pédagogique. «J’aime aussi garder le champ libre sur ce que j’enseigne et comment je l’enseigne, insiste-t-elle. Il ne faudrait pas que trop de collaboration tue l’autonomie ou l’entreprise individuelle.» Un enseignement trop uniformisé nuirait aux apprentissages, confirme Sophie. «Il est évidemment important que chaque prof conserve sa singularité pour le bien des enfants, plaide l’enseignante du secondaire, afin que chaque élève soit confronté à différents styles pédagogiques, mais sans pour autant rechigner à mettre en commun certaines pratiques.» Pour Florie, cette obligation doit surtout poursuivre un «objectif clairement défini pour être pertinent, estime la prof d’histoire. Or, à l’heure actuelle, on manque encore de boussole et de vision

 

(1) Avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin.

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