Qui veut encore devenir prof? La dégringolade des inscrits en filières pédagogiques angoisse: «Une précarité inédite» – Le Vif

En trois ans, le nombre de nouveaux étudiants en filières pédagogiques a chuté de 29%. Une hécatombe qui fait craindre des pertes d’emploi dans les hautes écoles, alors que les «profs des profs» sont déjà à bout de souffle.

Un siège occupé pour plus de six chaises vides. Ce matin d’avril, à peine 27 «aspirants professeurs» ont pris place dans cet auditoire bruxellois d’une capacité de 400 personnes. Une soirée trop arrosée la veille? Une vilaine grippe qui circule dans les couloirs? Rien de tout ça. Les étudiants inscritsont tous répondu présents. Mais ils sont simplement bien moins nombreux que par le passé.

En Fédération Wallonie-Bruxelles, les nouvelles inscriptions dans les filières pédagogiques se raréfient drastiquement. En trois ans, le nombre de nouveaux étudiants en première bachelier a chuté de 29%, selon les tous derniers chiffres transmis au Vif par l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur). De 5.146 en octobre 2022, ce chiffre est ainsi passé à 3.672 en octobre 2025. Malgré une légère hausse par rapport à l’année académique précédente (3.578 «primo-inscrits» en 2024), le constat reste alarmant et confirme une véritable crise de la vocation enseignante. Un exode amorcé il y a une dizaine d’années (-42% de nouveaux inscrits depuis 2014), mais renforcé par la réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE) implantée en 2023.

Cette désaffection concerne particulièrement la «section 3», qui forme les futurs enseignants de la 5e primaire à la 3e secondaire. Alors qu’elle comptait encore 1.012 nouveaux inscrits en 2023, la filière n’en dénombrait plus que 726 en octobre 2025 (-30%). Dans le détail, ce sont surtout les aspirants-profs de maths (-31%) et de langues germaniques (-34%) qui s’y font les plus rares, des profils déjà en pénurie criante aujourd’hui. Si la «section 1» (de l’accueil jusqu’en 2e primaire) se maintient (+1,1%), la «section 2» (de la troisième maternelle à la 6e primaire) enregistre également une forte baisse (-14%) sur la même période.

Pertes d’emploi

Pour Françoise Budo, directrice de la «section 3» à la Haute Ecole Libre Mosane (HELMo), ce désamour progressif s’inscrit dans une dynamique «multifactorielle». Logiquement, l’allongement des études (de trois à quatre ans) décrétée par la RFIE (Réforme de formation initiale des enseignants) a pu freiner certains jeunes, d’autant que celui-ci n’était pas accompagné, au départ, d’une revalorisation financière. «Aujourd’hui, on parle d’une revalorisation de 5% avec l’introduction d’un barème 401, mais on n’en reste encore qu’au stade de l’annonce», se méfie l’enseignante à l’HELMo.

Cette réforme, imposant un système de «co-diplomation» avec les universités, a également pu impliquer des «difficultés de mobilité» pour des jeunes devant jongler entre différents campus, estime Françoise Budo. Mais si le métier d’enseignant ne fait plus rêver, c’est surtout à cause de son «manque de valorisation sociétale», observe Nathalie Zuyderhoff, maître-assistante en langue française à Ephec Education, qui déplore notamment une image ternie par la classe politique. «Si on choisit ce métier, c’est par vocation, rappelle-t-elle. Or, les jeunes d’aujourd’hui perçoivent très bien le ras-le-bol de leurs propres enseignants. Comment peuvent-ils être attirés par ces études s’ils sont confrontés quotidiennement à des profs fatigués et démotivés?»

«Les jeunes d’aujourd’hui perçoivent très bien le ras-le-bol de leurs propres enseignants. Comment peuvent-ils être attirés par ces études s’ils sont confrontés quotidiennement à des profs fatigués et démotivés?»

Nathalie Zuyderhoff
Maître-assistante en langue française à Ephec Education

Si elle risque d’aggraver la pénurie d’enseignants, la désertion des filières pédagogiques a également des répercussions concrètes sur les hautes écoles formant les futurs profs. Le budget alloué à leur fonctionnement est effectivement lié au nombre d’étudiants inscrits. Bref, plus les inscriptions baissent, plus ces subsidesdiminuent, faisant ainsi craindre de nombreuses pertes d’emploi dans le secteur. Une menace qui plane sur la majorité des hautes écoles pédagogiques (certaines craignant même, à terme, pour leur survie) et qui alimente un «climat de concurrence malsain»entre les établissements, glisse une source anonyme.

Angoisse et flou

Chez Ephec Education, quelque 7,7 équivalents temps pleins(ETP) seraient en péril dès la rentrée prochaine. A situation inchangée, c’est jusqu’à 25 ETP qui pourraient disparaître dans les années à venir. «Certains enseignants temporaires ne vont pas voir leur contrat renouvelé, alors qu’ils se sont beaucoup investis pour l’école, regrette Caroline Joway, maître-assistante en langue française à Ephec Education. Cela pèse beaucoup sur la motivation des équipes.» Sans sécurité statutaire (ni préavis ni dispositif de transition), les maîtres-assistants sont plongés dans une situation de «précarité inédite», s’alarme une autre enseignante, préférant témoigner anonymement. Et d’insister: «Tout cela crée un sentiment d’angoisse, de flou et d’abandon total».

L’hécatombe du nombre d’inscriptions engendre également une importante réorganisation au sein des établissements, déjà impactés par une «succession et une juxtaposition» de réformes depuis dix ans. Si les hautes écoles pédagogiques sont évidemment concernées par les refontes de l’enseignement supérieur (décret Paysage, RFIE) – impliquant des révisions de grilles horaires et de contenus pédagogiques, elles sont aussi touchées de plein fouet par les réformes de l’enseignement obligatoire (Pacte pour un enseignement d’excellence, refonte du tronc commun, etc). «Comme on donne cours aux futurs enseignants, on doit s’adapter constamment aux nouveaux programmes et aux nouveaux référentiels dans le primaire et le secondaire, insiste Caroline Joway. Or, les décisions étant parfois actées très tardivement, il est de plus en plus difficile pour les formateurs de s’ajuster.»

 

La chute des inscriptions fait également craindre la mise en place d’une «organisation verticale» dans certaines filières peu fréquentées, avec des cours qui mêleraient des étudiants de niveaux différents (Bac 1 – Bac 2, voire Bac 1 – Bac 2 – Bac 3). Ce brassage, qui relève selon eux de «l’incohérence pédagogique» ferait courir un «risque de nivellement par le bas», s’inquiètent plusieurs enseignants.

Départs anticipés

D’autant que cette nécessité de «réorganisation incessante», le plus souvent sans accompagnement adéquat, a déjà considérablement alourdi la charge administrative des enseignants. «Toutes ces heures de travail supplémentaires sont invisibilisées, et participent à une véritable perte de sens par rapport à notre vocation de base, qui reste de transmettre une matière», insiste Nathalie Zuyderhoff.

Un épuisement palpable qui se traduit en une explosion de burnouts, maladies de longue durée et départs volontaires. «Humainement, professionnellement, c’est devenu difficile de tenir tant l’horizon est flou, nous confirme une enseignante, de manière anonyme. A la fois pour nos postes, nos missions, et même pour notre capacité à exercer sereinement notre métier

Cette «incertitude permanente» a amené Françoise Budo, pourtant passionnée par son métier, à reconsidérer sa fin de carrière. A 59 ans, elle a demandé une DPPR (Disponibilité Précédant la Pension de Retraite) à quatre dixièmes. «Ce n’était pas mon projet initial, avoue-t-elle. Je me voyais encore poursuivre cinq ans à mon poste de direction sans problème. Mais les conditions sont réellement devenues intenables

Face à cette situation alarmante, les maîtres-assistants appellent le politique à rendre, «d’urgence», leurs conditions de travail «décentes» pour exercer correctement leur métier. Dans une pétition signée par plus de 320 enseignants, le secteur réclame notamment une «meilleure prise en compte» des effets des décisions prises dans l’enseignement obligatoire sur la formation initiale. Ils plaident en outre pour la fin de l’enchaînement de réformes à «chaque changement de majorité», ainsi que pour des «politiques ambitieuses» qui donnent envie de s’engager dans le métier. Et d’y rester

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