Sexualité, relations, menstruation : à l’école, l’Evras s’installe entre gêne et nécessité – Le Soir

Depuis la généralisation de l’Evras, les écoles ont l’obligation de proposer des animations aux élèves de 6e primaire et 4e secondaire. A l’Institut Saint-Luc, élèves et animateurs naviguent entre tabous, curiosité et questions intimes.

ous savez pourquoi on est là ? » Les regards oscillent entre curiosité et retenue dans l’une des classes de 4e secondaire de l’Institut Saint-Luc. Une dizaine d’élèves ont quitté leur banc pour s’installer en cercle. Les tables ont été repoussées aux extrémités de la pièce. Dans un coin, un journaliste et un photographe observent la scène – une présence inhabituelle qui peut renforcer la gêne, dans un moment déjà délicat. « Si je vous dis Evras, ça vous dit quelque chose ? », relance Laura, animatrice pour le planning familial de Saint-Gilles, en Région bruxelloise. Nouveau silence. Elle reprend : « Chaque lettre correspond à un mot. Le E pour éducation, le V pour vie, le R pour relationnelle, le A pour affective et le S pour sexuelle. » Depuis la rentrée 2023, ces animations sont obligatoires en 6e primaire et en 4e secondaire (lire par ailleurs). Mais comment parler de consentement et de relations à des élèves dont les mots peinent parfois à sortir ? Le Soir s’est invité dans une séance Evras, habituellement fermée au public.

Avant de démarrer l’animation, les règles « pour que tout se passe bien » sont rappelées par le groupe. S’écouter. Ne pas juger. Ne pas se moquer. Garder la confidentialité des échanges. « On peut dire qu’on a parlé de tel ou tel sujet, on vous encourage même à le faire », précise Julien*, le second animateur. « Mais on vous demande de ne pas dire qui a dit quoi. »

Dans cette classe de transition artistique, presque exclusivement féminine, toutes les élèves, âgées d’une quinzaine d’années, ont déjà participé à ce type d’activité. Ici, l’Evras ne se limite pas aux séances obligatoires, « parce qu’on pense qu’un one shot ne suffit pas », explique Dimitri Jamsin, le directeur de l’école. « Le décret a permis d’impulser une nouvelle dynamique. Une cellule Evras a été créée, des enseignants ont été formés. Les éducateurs, qui sont la porte d’entrée de toute situation “allo maman bobo”, constatent que la parole se libère après les animations. »

Les parents ne sont pas informés de la date précise, pour éviter les absences. « Mais nous les prévenons qu’une séance aura lieu, pour soutenir la parentalité et leur donner la possibilité d’ouvrir la discussion », poursuit le directeur. Dans l’établissement, les questions de genre et d’orientation sexuelle sont très présentes. « Nos élèves sont sensibilisés à ces questions. Dans toutes nos classes, il y a des jeunes aux expressions de genre et aux orientations sexuelles minoritaires. » Sandrine Garaboeuf, la coordinatrice au planning de Saint-Gilles, confirme : « C’est un public spécifique, ce n’est évidemment pas représentatif de tous les jeunes que l’on rencontre. Ils ont l’habitude du débat. »

Quand la parole se délie

Au centre du cercle, les deux intervenants déposent des cartes illustrées, face cachée. A tour de rôle, les élèves les retournent. Chaque illustration représente une mission du planning familial. Une balance pour évoquer les questionnements juridiques. Une table ronde pour l’accueil et les consultations pluridisciplinaires. Une femme enceinte pour le suivi de grossesse. « En cas de grossesse, plusieurs choix existent », avance Laura. « On peut avoir la volonté de poursuivre ou d’avorter. Même si vous êtes mineurs, nous sommes tenus au secret professionnel, même à l’égard des adultes. On va quand même vous demander s’il y a un adulte à qui vous pourriez en parler parce que ce n’est pas anodin. Mais la seule raison pour laquelle on peut lever le secret professionnel, et on vous prévient avant, c’est lorsqu’on constate une situation de danger. »

Lorsque la carte du cycle hormonal apparaît, la discussion glisse vers les règles et la sexualité. « C’est quoi la contraception ? », demande Rokia*. Les autres échangent des regards complices. « C’est quelque chose qui est contre la conception », essaye Luca*, le seul garçon de la bande. Les animateurs poursuivent : « On l’utilise notamment lorsqu’on a envie d’avoir des relations sexuelles, sans pour autant vouloir un enfant. » Des rires étouffés éclatent. « Vous connaissez des moyens de contraception ? », relance Julien.

« L’avortement ? », propose Rokia, déclenchant de nouveaux rires, auxquels elle se joint. Les filles s’envoient des cœurs qu’elles forment avec leurs mains. Les intervenants recadrent sans brusquer. « Les sujets dont on va parler peuvent faire rire, c’est OK, tant qu’on évite les moqueries », avait prévenu Laura qui précise que la contraception intervient en amont, contrairement à l’IVG.

La discussion bifurque ensuite vers les protections menstruelles. En la matière, Clara* y connaît un rayon. « La coupe menstruelle, il ne faut pas la mettre d’un coup pour éviter que de l’air ne rentre », dit-elle avec assurance. « Il faut aussi la vider toutes les deux heures. » Pendant ce temps, Laura sort de sa mallette une coupelle en silicone, des serviettes et plusieurs modèles de tampons. « Vous souhaitez que je les fasse passer ? » Les élèves observent discrètement, sans oser toucher. « Beurk », lâchent certains en grimaçant.

Au fur et à mesure des deux heures d’animation, la parole se libère. Certains prennent davantage le lead, sans pour autant occuper l’espace. D’autres, plus inhibés, restent en retrait. « Même s’ils ne parlent pas, les jeunes ont des émotions, ils reçoivent l’information », soutient Sandrine Garaboeuf. Reste une tension générale dans le chef de certains animateurs : « On est amené à aborder le consentement avec des élèves qui n’ont pas choisi d’être là. Même si je maintiens que c’est important de faire de l’Evras et qu’il serait pertinent que les élèves nous voient tous les ans. »

Les animateurs s’adaptent à chaque ambiance de classe et composent avec ces résistances. « Il y a de la pudeur à l’égard de ces questions, le malaise a du sens », glisse une intervenante du planning. « Ce n’est pas dirigé contre nous, c’est le sujet qui est confrontant. Nous ne sommes pas là pour transmettre le plus d’informations possible. » Parfois, le blocage est plus frontal : certaines classes refusent d’aborder des thèmes comme les protections menstruelles. Ici, malgré les silences, une information essentielle circule : il existe des lieux où parler et être accompagné.

Des questions sans filtre

Une semaine plus tard, les chaises sont à nouveau disposées en cercle. Cette fois, place aux questions des élèves. « Est-ce que le désir est forcément sexuel ? », « Est-ce que le préservatif change les sensations ? », « Est-ce qu’on ressent du plaisir la première fois ? », « Comment faire son coming out ? » ou encore « Est-ce que c’est normal de… ? » « Beaucoup cherchent à vérifier si ce qu’ils ont vu dans le porno ou sur les réseaux sociaux est dans la norme », observe une animatrice. « Ils sont aussi influencés par la désinformation des réseaux sociaux. Récemment, on nous a demandé s’il était possible de faire un bébé entre un humain et un animal. »

Les réponses ne viennent pas d’en haut, c’est le groupe qui y contribue. « On n’est pas là pour donner un cours », rappelle Laura. « Vous avez déjà la plupart des réponses. » Le préservatif, le désir, le consentement : les échanges s’installent progressivement. « Il n’y a pas de réponses tranchées », insiste Julien. Alors, est-ce que le préservatif change les sensations ? « Le ressenti peut varier selon les personnes », indique Julien. « Néanmoins, même si un homme ou une femme n’aime pas le porter, ce n’est absolument pas une excuse pour ne pas le mettre. Ce serait une manière de ne pas respecter le consentement de l’autre. » Julien en profite pour évoquer d’autres méthodes de contraception masculine, « alors que la charge contraceptive repose habituellement sur les femmes », comme l’anneau thermique dont l’exemplaire passe de main en main, avec l’accord des jeunes. « Ahh les testicules remontent vers le haut. C’est malaisant », rigole une élève. « Ça a l’air douloureux ! » Ce à quoi sa camarade lui répond que « si c’était le cas, ils ne le mettraient pas. »

Les questions des ados deviennent plus concrètes : que faire si le préservatif craque ? « On va faire pipi », avance Rokia. Les animateurs corrigent, schématisent. Laura rappelle qu’il ne s’agit pas du même orifice, qu’uriner ne permet pas d’évacuer le sperme, « mais que ça peut parfois éviter certaines mycoses ». Dans ce cas, un dépistage et éventuellement une contraception d’urgence sont plutôt recommandés.

En référence à des scènes vues dans des séries, les élèves se demandent s’il est possible de « rester bloqué dans son partenaire. » « Est-ce que ce qu’on voit à l’écran correspond toujours à la réalité ? », renvoie Laura. L’Evras est aussi là pour apporter une information fiable face à internet. « Par contre, ça peut arriver qu’il y ait une difficulté à l’intromission. On peut être stressé, le muscle se contracte. C’est peut-être que ce n’est pas le bon moment. »

Peu à peu, la discussion glisse vers les relations amoureuses. Lorsqu’il est question de rupture, les langues se délient davantage. « C’est normal de se quitter, tout ne reste pas jusqu’à la fin de ta vie », soutient Clara. « Mais il faut être honnête avec l’autre et ne pas s’éloigner sans rien dire. C’est nul d’attendre la dernière minute ou de déjà parler à quelqu’un d’autre. » Toutes s’accordent pour que la séparation se fasse « en vrai », et pas par message. « C’est important de pouvoir voir la réaction de la personne, et d’être là pour elle. Ça permet de rester en bons termes si on en a envie. » « La communication, c’est hyper important », ajoute Rokia, tandis que les autres acquiescent. Emma* estime qu’il ne faut « pas trop rassurer non plus ». « La personne pourrait penser qu’on a des doutes, c’est suspect. »

Cinq minutes avant la sonnerie, les animateurs sondent les élèves sur leurs ressentis. « Ce n’était pas trop gênant ? », demande Laura. « Nooooon. J’ai trop kiffé, j’ai rigolé et j’ai appris plein de trucs », insiste Clara. Dans son ancienne école, on ne parlait pas de ces choses-là. « Lors d’un débat sur l’avortement, j’étais la seule de la classe à être pour. C’était chaud. J’ai aussi été harcelée parce que j’étais “différente”. Je suis bisexuelle et des personnes qui ne m’aimaient pas l’ont appris. C’est notamment pour ça que j’ai changé d’école. »

Emma a préféré la séance d’aujourd’hui, à celle de la semaine passée. Idem pour Rokia : « J’avais des questions et j’ai eu les réponses, c’est génial. » Toutes les autres abondent également, plus discrètement. La sonnerie retentit. Les élèves se dispersent, pas pressés. La gêne n’a pas totalement disparu. Mais entre deux silences, dans un espace sécure, quelque chose s’est dit, qui ne peut pas toujours se dire ailleurs.

*Les prénoms des élèves et des animateurs ont été modifiés.

 

L’Evras en pratique

Par Charlotte Hutin

Depuis septembre 2023, l’Education à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras) est obligatoire pour tous les élèves francophones de 6e primaire et de 4e secondaire de l’enseignement ordinaire, et pour certains élèves de l’enseignement spécialisé, à raison de minimum deux heures d’animation. « L’Evras permet de prévenir les violences intrafamiliales, de sensibiliser à la question de la santé et des droits sexuels et reproductifs, de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, d’éduquer au respect mutuel et de consentement aux relations sexuelles », peut-on lire sur le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles. « Ces interventions se veulent participatives et centrées sur les besoins des enfants et des jeunes en prenant en compte leurs questionnements, leurs acquis et leur développement psycho-affectif et sexuel. » Les écoles peuvent également proposer des animations à d’autres années d’études.

L’accord de coopération survenu en 2023, entre la Communauté française, la Région wallonne et la Commission communautaire française, a notamment introduit la labellisation d’opérateurs extérieurs autorisés à dispenser ces animations en milieu scolaire ou dans les secteurs de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse. Le label vise à garantir la qualité des prestataires. « Historiquement, ce sont plutôt les plannings qui faisaient les animations Evras », souligne Sandrine Garaboeuf, psychologue au planning de Saint-Gilles. « D’autres associations se sont spécialisées par la suite, mais il n’y avait aucun contrôle sur qui donnait ces animations. » Autre changement : la pérennisation du dispositif. « Avant, on devait rentrer des appels à projets pour avoir accès à des subventions. La coopération est désormais plus durable. Mais faute de moyens supplémentaires, la fonction d’animateur Evras reste précaire. »

Le vote de cet accord, ainsi que la publication du guide Evras destiné aux professionnels, a suscité de vives polémiques et une campagne de désinformation, largement alimentées par une droite réactionnaire catholique, des complotistes et des associations musulmanes, craignant une hypersexualisation des jeunes, l’influence de la théorie du genre et la mise à mal des valeurs inculquées par la famille. A l’époque, plusieurs écoles ont même été incendiées. La Cour constitutionnelle a été saisie, mais celle-ci a considéré que l’Evras était « neutre, pluraliste et objectif, ne poursuivant pas un but d’endoctrinement. »

Avant ça, l’Evras faisait déjà partie des missions de l’enseignement obligatoire, sans susciter de controverses majeures. Dès 2012, un protocole d’accord invitait les directions à développer des initiatives en la matière. Dans les faits, la pratique différait fortement d’un établissement à l’autre, mais aussi selon les types d’enseignement (général, technique, professionnel), allant d’une simple affiche dans les toilettes à la mise en place d’une cellule dédiée. Le contenu des animations n’était pas non plus uniforme. Pour rappel, c’est à la fin du siècle dernier, en pleine épidémie de VIH, que les centres de planning familial se sont imposés comme des acteurs clés de la promotion de la santé à l’école. Par la suite, les sujets abordés ont évolué au rythme des enjeux sociétaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *