Une toiture d’école disparue dans les flammes. Un établissement scolaire réduit en cendres. Heureusement, ces images, peu les ont en mémoire. Les incendies au cœur des lieux d’apprentissage sont rares. L’an dernier, moins de dix feux déclarés ont été signalés. Tous ont rapidement été maîtrisés et n’ont causé aucune victime. Heureusement aussi car de nombreuses structures scolaires ne sauraient assurer la sécurité des élèves et du personnel en cas d’un événement d’une autre ampleur. Mais alors comment expliquer cette impossibilité pour certaines écoles à se mettre aux normes ? C’est que ce que nous avons cherché à savoir dans cette enquête.
Cette enquête débute en février dernier. Au Collège d’Alzon, sur la commune de Tellin, un séjour linguistique est annulé en urgence. Sur base d’un rapport réalisé par les pompiers, relevant de nombreuses non-conformités – gaz, électricité, détecteurs incendie -, le bourgmestre Frédéric Clarinval prend ses responsabilités. Les stages nécessitant de dormir sur place sont suspendus. Les activités scolaires, elles, sont maintenues. « Parce qu’en cas d’incendie, il est beaucoup moins aisé d’évacuer de nuit que de jour où tout le monde est alerte« , confie-t-il. L’école dispose d’un délai de quelques semaines pour se mettre aux normes. Selon nos informations, une partie importante des points relevés seraient déjà réglés.
Aujourd’hui, la majorité des écoles ne sont pas aux normes, par absence de financements
Mais le plus interpellant intervient quelques jours plus tard lorsque sur le plateau de TV Lux, Stéphane Thiry, commandant de la zone de secours Luxembourg commente : « Il ne faut pas taper sur les responsables du Collège d’Alzon. C’est quelque chose de fréquent. Pour se mettre en conformité, il faut des financements. Aujourd’hui, la majorité des écoles ne sont pas aux normes, par absence de financements« .
Une affirmation qui interroge. Combien sont-elles, ces écoles, à ne pas être aux normes ? C’est sur cette question que s’ouvre cette enquête.
Aucun cadastre sur l’état des bâtiments scolaires n’existe
Et cette question, aujourd’hui, en Fédération Wallonie-Bruxelles, personne ne semble avoir la réponse. Après plus de trois semaines, le cabinet d’Elisabeth Degryse, ministre des Bâtiments scolaires, cherche toujours les données. Les représentants des Pouvoirs organisateurs, eux non plus, ne disposent pas de l’information. « Parce que les infrastructures sont de la responsabilité des pouvoirs organisateurs« , remarque Serge Vaneukem, responsable prévention au sein du SeGec, pour le réseau Libre. Des pouvoirs organisateurs, il y en a des centaines. Des petites ASBL, des communes, des provinces, la Fédération… Chacun dispose à son niveau de l’information mais aucun cadastre central n’existe.
Mais alors combien sont-elles, ces écoles, à ne pas être aux normes ? Les nombreuses zones de secours confirment le constat. Mais combien sont-elles ? Dans un bureau perdu au cœur d’une caserne, l’un de nos contacts accepte d’ouvrir pour nous la boîte de Pandore. Un fichier indigeste. Interminable. Une liste sans fond reprenant l’ensemble des rapports de prévention dressés depuis des dizaines d’années dans sa zone. Après plus de quarante-cinq minutes perdues dans ces données, il jette l’éponge : « Je pourrais vous dire combien d’écoles ne sont pas aux normes sur ma zone, mais cela me perdrait des heures« .
Pourtant, seuls eux semblent détenir l’information. Et si aucun chiffre consolidé ne peut être sorti, une tendance est claire. La grande majorité estime à plus de 70%, au moins, le nombre d’écoles ne répondant pas aux normes. Dans certains cas, il ne s’agit que d’éléments secondaires. Des plans d’évacuation, des pictogrammes, de la signalétique… Rien de dangereux en soi. Pour d’autres, la situation est bien plus problématique. Comme à l’école de la Providence à Étalle, établissement que nous avons pu visiter durant cette enquête.
Une école spécialisée, installée dans un vieux hall industriel construit dans les années 70. Là, les portes d’évacuation ne sont pas aux normes, les plafonds en tôle ne sont pas aux normes et il manque près de cent détecteurs de fumée. Dans son rapport, en août 2023, le rapport des pompiers rend pourtant un avis « Favorable sous conditions« , avec ce commentaire : « Ce bâtiment n’est pas conforme en l’état pour accueillir un bâtiment scolaire de ce type« . Depuis lors, quelques améliorations à la marge. Les pompiers, eux, n’ont jamais plus été conviés pour vérifier la mise en conformité ou non des lieux. « Mais nous savons tous sortir du bâtiment en 3 minutes 30« , se rassure Marcel Fourny, directeur des lieux.
Des écoles ne sont plus contrôlées depuis des décennies
Sept établissements sur dix. « Et on ne parle là que des bâtiments que nous visitons », glisse le commandant Duvivier de la zone de secours Hesbaye. « Parce que vous ne visitez pas l’ensemble des écoles ? », demande-t-on naïvement. La réponse tombe. Au sein des établissements scolaires ouverts en Fédération Wallonie-Bruxelles, il existerait un chiffre noir. Un nombre d’écoles hors radar. Des bâtiments jamais visités.
Ce chiffre, le commandant Duvivier, représentant prévention pour l’ensemble des zones, l’estime « entre 5 et 10%« . Jamais les pompiers ne peuvent d’initiative visiter un bâtiment scolaire. « Cela doit se faire sur mandat soit du PO soit du bourgmestre. Sans cela, nous n’avons aucun droit. Si on ne nous demande rien pendant trente ans, il n’y aura aucun contrôle pendant 30 ans« , pousse-t-il.
La suite est le récit de son expérience : « Et ce sont des situations qui existent encore aujourd’hui en Belgique. Il y a deux ans, j’ai visité une école, les bâtiments avaient plus de 50 ans et nous n’y étions jamais allés. Ils présentaient des risques sévères. Notre rapport suggérait une fermeture immédiate. Depuis lors, l’école a été détruite.«
Pour mieux nous rendre compte de la situation, le commandant nous convie à une visite de terrain. Au Collège Sainte-Croix à Hannut. « Vous allez voir, c’est un bon exemple. Il y a là de gros efforts qui ont été faits ces dernières années, mais il reste du travail« , prévient-il.
La première aile, moderne, entièrement rénovée, est un modèle de sécurité. Mais rapidement, nous passons dans d’autres murs. Ceux-ci sont centenaires. Pour conduire les 250 élèves de primaire au second étage, une cage d’escalier. C’est là que nous nous trouvons lorsque le commandant s’arrête. Il jette un œil en contrebas. Le fond du couloir est un cul-de-sac. La cage d’escalier est la seule issue de secours et elle n’est pas encloisonnée. « Si tu as un feu qui démarre en bas, la fumée va se répandre dans le bâtiment et personne ne va pouvoir sortir. C’est cela qu’il faut comprendre. Alors les gens vont sortir par où ils peuvent, par les fenêtres et tu vas avoir une catastrophe« , lance-t-il au responsable prévention du bâtiment.
La décision a été prise de fermer cette aile et de la vendre
Le constat ne date pas d’hier. Il y a cinq ans, le rapport de prévention déclarait déjà le niveau de sécurité du bâtiment comme « dangereux« . Depuis lors, l’alarme non conforme a été modernisée, des portes d’évacuation ont été changées, mais des problèmes majeurs persistent. « Les travaux pour la mise en conformité sont financièrement trop lourds, confie Vincent Putz, en charge de la prévention dans cette école. La décision a été prise de fermer cette aile et de la vendre. » Ils ont jusqu’à août 2027 pour évacuer les lieux. D’ici là, des mesures compensatoires sont prises. Le personnel est formé plus intensivement aux bons réflexes à adopter en cas d’incident.
Si le tableau est sombre, le Collège Sainte-Croix fait pourtant partie des bons élèves en Fédération Wallonie-Bruxelles. Sur ces cinq dernières années, près de 100.000 euros ont été investis sur fonds propres rien que pour renforcer la sécurité des bâtiments.
Toutes les écoles ne disposent pas de cette proactivité. « Cela dépend vraiment de chaque PO, confesse Serge Vaneukem du SeGec. Ce sont eux qui sont responsables de la sécurité de leur établissement. Mais je pense que tous n’en ont pas conscience. Leur responsabilité personnelle pourrait être engagée s’il devait survenir un drame. Il y a un sous investissement dans de nombreux bâtiments scolaires. Mais il manque de financements, très clairement.«
Un sous investissement chronique, dans l’ensemble des réseaux, qui ne date pas d’hier. En 2022, les représentants des réseaux chiffraient leurs besoins à plus de 9 milliards d’euros. Sur ces cinq dernières années, près de deux milliards ont été débloqués. La majorité provenant de projets de financement exceptionnels et donc non récurrents.
Olivier Doyen, directeur général des bâtiments pour Wallonie-Bruxelles Enseignement, va plus loin : « Si l’on voulait proposer des conditions optimales d’apprentissage, nous aurions besoin de deux fois plus de subventions récurrentes pour nos bâtiments« . Cela permettrait de passer de 60 à 120 millions d’euros par an.
En 2026, le subventionnement structurel à destination des bâtiments scolaires s’élève pour les 2700 écoles de la FWB à 168 millions d’euros. Une subvention gelée cette année. Au niveau du réseau officiel subventionné, on veut toutefois tempérer. « Il manque de moyens, sans doute. Mais c’est de la responsabilité des PO d’assurer les investissements nécessaires dans les infrastructures dont ils sont propriétaires, confie Philippe Barzin, secrétaire général du Conseil de l’Enseignement des Communes et des Provinces. Dans nos établissements communaux et provinciaux, on sait que les PO ont une attention particulière à ces éléments. C’est un choix que chacun décide de réaliser dans sa politique de gestion« .
Pour les normes qui doivent garantir l’alerte et l’évacuation en cas d’incendie, on se demande parfois si on attend un drame avant de faire bouger les choses ?
« Mais lorsque le PO ne dispose d’aucun patrimoine, comment fait-on ? », répond Marcel Fourny de la Providence. « Chez nous, si l’on devait nous mettre aux normes, c’est plus de 700.000 euros. C’est juste impossible. Ou alors il faut fermer. » Et fermer des écoles, cela n’a rien de populaire. « Et il revient toujours au bourgmestre finalement d’accéder ou pas à la demande. Nous ne tergiversons jamais lorsque la sécurité immédiate est directement mise en péril – s’il y a une fissure dans un mur, un plafond qui menace de s’effondrer, assure le commandant Duvivier. Mais pour les normes qui doivent garantir l’alerte et l’évacuation en cas d’incendie, on se demande parfois si on attend un drame avant de faire bouger les choses ? Ce que je peux déjà vous dire, c’est que j’ai vu de nombreuses écoles. En tant que parents, je pense qu’il est nécessaire de se renseigner sur l’établissement où l’on met ses enfants. Très clairement, tous ne se valent pas.«
Mais alors combien de temps va-t-il falloir pour que l’ensemble des bâtiments scolaires puissent finalement être mis aux normes ? C’est la question que nous aurions souhaité poser à Elisabeth Degryse, ministre des bâtiments scolaires. À ce jour, nos nombreuses relances restent sans réponse.





