Les directions d’écoles constatent une inadéquation grandissante entre les postes de profs à pourvoir et les candidats postulants. La tendance, prégnante depuis l’aggravation de la pénurie d’enseignants, serait renforcée par la réforme du chômage.
«Recherche institutrice primaire de toute urgence.» Ce n’est un secret pour personne: les établissements scolaires, tous niveaux confondus, manquent cruellement de bras. Un scroll rapide sur les réseaux sociaux suffit à confirmer l’ampleur du phénomène. Sur les groupes Facebook «Profs dispos Belgique» ou «Instits dispos», pas une demi-heure ne se passe sans voir fleurir une nouvelle publication de directeur en détresse.
La tendance se confirme également sur la plateforme JobEcole, qui met en relation des établissements scolaires et des candidats-professeurs dans le réseau libre. «On constate une véritable hausse de profils en inadéquation, totale ou partielle, avec les postes visés, indique le responsable, Sébastien Goffe. Cela se traduit d’ailleurs dans le nombre de CV, qui arrivent ces derniers temps par dizaines chaque semaine, voire chaque jour, alors que le secteur est censé être en pénurie.»
Une avalanche de candidatures qui imposent aux directions un tri minutieux, entre les profils potentiellement intéressants et ceux à exclure d’emblée. Or, la frontière entre ces deux groupes gagne enporosité chaque année. De plus en plus d’établissements, après des mois de vaines recherches, se résignent en effet à engager des profils alternatifs.
Une réalité sous-estimée
Ainsi, en 2024, un nouvel enseignant sur quatre ne disposait d’aucune compétence disciplinaire ou pédagogique précise, selon l’Administration générale de l’enseignement. La proportion de ces titres dits «de pénurie non-listés» (TPNL), par opposition aux «titres requis» (NDLR: qui satisfont à la fois aux compétences disciplinaires et pédagogiques) et aux «titres suffisants» (NDLR: qui satisfont aux compétences disciplinaires mais manquent parfois de formation pédagogique), a plus que doublé en l’espace de huit ans. En 2016, les TPNL ne représentaient encore que 10% des nouveaux enseignants.
«La situation s’aggrave chaque année, confirme Alain Koeune, directeur du Collège Notre-Dame de Belle-Vue (Dinant) et président de la Féadi (Fédération des associations de directeurs de l’enseignement secondaire catholique). Par le passé, les écoles avaient le luxe de faire un choix parmi plusieurs « titres requis ». Puis, elles ont dû se résigner à accepter le seul qui postulait, ou à accepter les « titres suffisants ». Aujourd’hui, les TPNL sont de plus en plus nombreux. Dans ce contexte de pénurie, il est naturel que ces profils alternatifs tentent leur chance.»
Or, si «la mayonnaise prend parfois, elle peut aussi se révéler complètement indigeste», observe Ghislain Maron, président de l’Aide (Associations Inter-réseaux de direction d’écoles). «La réalité du métier est clairement sous-estimée, confirme Sébastien Goffe. On peut être le meilleur des ingénieurs, mais se retrouver complètement perdu face à une classe de 25 ados.» Or, la «banalisation» de la profession et son dénigrement répétéconduisent de plus en plus de gens à «s’y lancer par dépit, sans aucune fibre pédagogique», regrette Florence Casse.
Crainte du chômage ?
En général, la proportion de ces candidats non qualifiés dépend du canal de diffusion de l’offre d’emploi. «On privilégie d’abord toujours le bouche-à-oreille, insiste Pierre-Michel Damay, directeur d’une école primaire à Chapelle-lez-Herlaimont et vice-président du Collège des directeurs. On sonde les collègues pour voir s’ils n’ont pas une perle rare à recommander, ce qui évite les mauvaises surprises.» A défaut, les directions font appel aux applications de mise en réseau, comme Primoweb ou JobEcole. En dernier recours, elles peuvent également se tourner vers les services régionaux de l’emploi (Forem ou Actiris) ou les réseaux sociaux. Dans ces deux derniers cas, c’est la porte ouverte à une pluie de CV, pas toujours pertinents. «On a parfois peur de mettre un appel sur ces plateformes, confesse Pierre-Michel Damay, car on sait que, dans les 24 heures, on va être assailli de candidaturesqui ont très rarement un lien avec le poste visé.»
«On a parfois peur de mettre un appel sur certaines plateformes, car on sait que, dans les 24 heures, on va être assailli de candidatures qui ont très rarement un lien avec le poste visé.»
Pierre-Michel Damay
Directeur d’une école primaire à Chapelle-lez-Herlaimont
Une tendance qui s’accentue depuis environ deux ans, et qui semble d’autant plus prégnante en cours d’année qu’à la rentrée. «On reçoit pas mal de candidatures « folkloriques » pour des remplacements ou des intérims de quelques semaines, observe Benoît Martin, directeur du secondaire au Collège Cardinal Mercier (Braine-l’-Alleud). C’est par exemple des gens qui postulent pour devenir professeur de langues modernes, parce qu’ils prétendent maîtriser l’anglais ou le néerlandais, mais qui n’ont ni qualification pédagogique ni diplôme de traducteur et n’ont même jamais séjourné à l’étranger.»
Selon certains directeurs, le phénomène semble avoir encore pris davantage d’ampleur depuis l’annonce, puis l’entrée en vigueur, de la limitation des allocations de chômage dans le temps décrétée par le fédéral. «Les gens sont un peu acculés à trouver un emploi et sollicitent tout et n’importe quoi», observe Florence Casse. Si le constat est difficilement objectivable, «le délai fixé pour retrouver du travail peut faire peur à certains chercheurs d’emploi, confirme Romain Adam, porte-parole d’Actiris, et les pousser à postuler un peu tous azimuts, sans analyser en profondeur le poste visé et les critères requis.»
«Pas le même boulot»
La tendance ne se limite d’ailleurs pas uniquement aux enseignants, mais touche également les postes d’éducateur ou de personnel administratif au sein des établissements scolaires, constatent les directeurs. «Quel que soit le poste, il faut toujours creuser pour connaître la motivation réelle du candidat, tranche Bernard Ghekière, directeur de l’Institut Marie Immaculé (Anderlecht). Veut-il échapper à l’exclusion du chômage ou a-t-il une réelle volonté d’insertion professionnelle en milieu scolaire? Tout ça demande un examen minutieux, notamment en termes d’adhésion potentielle au projet pédagogique de l’école».
La réforme du chômage a également un impact sur l’organisation des garderies, observe pour sa part Ghislain Maron. «Alors que, par le passé, ces missions étaient principalement occupées par des personnes au chômage via les ALE (Agences locales pour l’emploi), ces dernières se retrouvent exclues du dispositif et essaient de retrouver du boulot en postulant officiellement aux postes de puéricultrice ou institutrice maternelle, remarque-t-il. Or, ce n’est pas du tout le même boulot. Mais le grand public a parfois l’impression que pour être instit’, il suffit d’être gentil avec les enfants ou d’avoir gardé sa petite nièce quelques jours.»
Alors que le nombre d’étudiants inscrits dans les filières pédagogiques en Fédération Wallonie-Bruxelles fond comme neige au soleil, la pénurie risque encore de s’aggraver dans les années à venir. Et avec elle, une flambée des candidatures «folkloriques».D’autant qu’aucun nouveau prof ne sortira diplômé en 2026, en raison de la réforme de la formation initiale actée en 2023, allongeant la durée des études de trois à quatre ans.

