Après le vote du décret-programme, les écoles tournées vers leur prochaine bataille – Le Soir

Au lendemain de l’adoption définitive des mesures d’économie, les enseignants accusent le coup. Le mouvement arrive à un moment charnière. Que va-t-il faire ? Continuer la mobilisation ? Sous quelle forme ? Avec quels soutiens ?

Les profs se sont réveillés groggy vendredi, après le « coup de force », comme ils l’appellent, du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Assommés. Décomposés. La mine grave, les enseignants évoquent tour à tour la sidération, la tristesse, la colère ou le dépit. « Je ne suis pas en état de témoigner ce matin, désolée, je suis vraiment en morceaux », confie une professeure de français passionnée par son métier qu’elle exerce depuis huit ans. « On est dégoûtés, mais pas abattus, parce qu’il y a rarement eu un tel engagement, une telle solidarité et un tel soutien aussi bien de la part de nos élèves que de leurs parents », relève une autre, toujours combative. « Bien sûr qu’on va continuer à se mobiliser. Il y a encore des piquets de grève devant les écoles, on a perdu une bataille mais on n’a pas perdu la guerre », embraie une troisième.

C’est dans la nuit de mercredi à jeudi, peu après 4 h du matin, que la majorité MR-Engagés a adopté définitivement le désormais célèbre décret-programme II. Le texte prévoit notamment le passage de 20 à 22 périodes dans le secondaire supérieur, la hausse du minerval et une série de mesures d’économie destinées à ramener le déficit annuel à 1,2 milliard d’ici 2029 (lire par ailleurs). La messe est dite. Dans plusieurs écoles, la question n’est donc plus de savoir comment empêcher le vote, mais comment poursuivre le combat.

Entre poursuivre la lutte et terminer l’année

Après la forte mobilisation de jeudi, dans plusieurs villes wallonnes et aux abords du parlement à Bruxelles, certains enseignants ont repris le chemin de l’école pour y donner cours ou pour continuer de marquer leur désaccord par des arrêts de travail ponctuels. « Il y a des profs qui ne veulent plus être en classe. D’autres disent qu’il faut tenir et faire passer les examens », résume Michael Giebens, prof d’histoire à la Communauté Saint-Jean-Baptiste de Tamines. « Vous dire ce qu’il va se passer demain, c’est compliqué. Il ne faudrait pas grand-chose pour que ça s’enflamme. » Au Collège Notre-Dame de Dinant, les cours se tiennent normalement ce vendredi. « L’école a été très peu perturbée depuis le début du mouvement, à la mi-mai », confie le directeur, Alain Koeune. « L’urgence aujourd’hui, c’est de préparer l’année prochaine. »

La situation diffère d’un établissement à l’autre, mais la colère reste largement partagée. Surtout face aux événements de la veille et à la présence massive des forces de l’ordre aux abords du parlement. « On était à Bruxelles hier. On a dû s’interposer entre des élèves et la police, c’était très difficile », raconte Franck Lambotte, délégué syndical pour la CSC Enseignement. Professeur au Collège Saint-Barthélemy, il a fait le trajet depuis Liège avec des collègues. « J’ai vu énormément de jeunes, parfois très jeunes. Ils étaient en congé, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient et ils sont venus. Pour certains, c’était leur première manifestation. Ce sont des enfants. J’ai vu des scènes de violence inacceptables. Ce n’était pas nos élèves, mais on leur a parlé comme si c’était les nôtres. On a essayé d’amener un petit peu de raison. Les jeunes nous écoutent, ils nous font confiance. »

« Les élèves restent la préoccupation centrale des professeurs et ça s’est marqué symboliquement hier avec le cordon qu’ils ont formé pour les protéger des violences policières », insiste Valériane Wiot, directrice de l’Institut Saint-Boniface (Ixelles). Dans son établissement, une assemblée générale du personnel s’est tenue ce vendredi matin. « Les mines étaient graves, les traits tirés. Certains ont pleuré. Une prof m’a dit qu’après avoir entendu certaines interventions au parlement, elle avait quitté la salle, écœurée. »

D’autres enseignants, notamment invités par le collectif Mars Attacks, se sont remis en marche vers le parlement, en début d’après-midi « pour protéger nos jeunes, à tous les niveaux », comme le souligne Amandine Jamsin, professeure de l’HE2B (Defré), qui constate une désaffection massive des inscriptions dans la filière pédagogique où elle enseigne. « Je ne manifeste pas seulement en tant que formatrice mais aussi comme citoyenne : la hausse du minerval va empêcher certains élèves précarisés d’avoir accès à l’enseignement supérieur. »

Des élèves eux aussi mobilisés

La présence massive de jeunes dans les manifestations de jeudi a relancé une autre polémique : celle d’une éventuelle instrumentalisation des élèves par les adultes. Une lecture contestée sur le terrain. « Ce ne sont pas les profs qui nous ont parlé des réformes, c’est moi qui leur ai demandé d’expliquer. Ils ont le droit de répondre à nos questions », soutient Alizée. L’élève de rhéto à l’Athénée Royal Vauban a même créé une page Instagram « Elèves Carolos en colère » pour rassembler les jeunes et les informer des actions menées. « Le mouvement se bat d’abord contre la hausse du minerval à 1.200 euros. Par la suite, on s’est dit qu’on avait de super profs, et qu’on ne voulait pas qu’ils soient impactés par les réformes. » Ce vendredi, un piquet devant son école était organisé par les jeunes afin de protester contre la tenue des examens. « Vu le contexte, la session ne peut se dérouler dans de bonnes conditions », dit-elle. Si le mouvement se veut apolitique, l’un des membres fait partie des jeunes socialistes.

A 15 ans, Olivia, élève aux Dames de Marie à Woluwe-Saint-Lambert, rapporte avoir été « incitée à aller manifester ». « Plus exactement, on nous a dit qu’on avait autant le droit d’y aller que de ne pas y aller », nuance-t-elle. « Je comprends que les profs soient sur les nerfs. Je le serais aussi à leur place. En classe aujourd’hui, un élève a dit qu’il était pour la hausse du minerval pour compenser les dettes de l’Etat belge. On s’est tous retournés contre lui, même la prof qui a rappelé que l’école était un droit pour tous. Mais bon, lui, il s’en fout, il a une maison avec une piscine… »

D’autres jeunes assurent s’être mobilisés de leur propre initiative. Merlin, élève de cinquième secondaire à l’Ecole active, a suivi les débats parlementaires jusqu’à tard dans la nuit après avoir manifesté à Bruxelles. « Je voulais comprendre ce qui était en train de se décider », explique ce fils d’enseignante. « Ce qui m’a agacé, c’est que face aux craintes exprimées par l’opposition d’avoir une école élitiste, la majorité n’avait pas d’autre argument que de dire qu’il fallait faire des économies. »

Les enseignants interrogés rejettent largement les accusations d’instrumentalisation. « Nous n’avons jamais impliqué les élèves directement », assure Michael Giebens qui veille à la neutralité dans son cours d’histoire. « Mais eux posent des questions sur ce qu’ils entendent. Lorsque des enseignants sont partis vers Bruxelles, certains voulaient nous suivre, ils l’avaient exprimé sur les réseaux sociaux et les éducateurs les ont pris en charge. Leur mobilisation a été tuée dans l’œuf. On avait peur que ça nous soit reproché. » Une analyse partagée par plusieurs directions, qui reconnaissent toutefois que les réformes ont pu être discutées dans les classes ces dernières semaines.

Pour Maud de Ridder, l’une des porte-parole du collectif Mars Attacks, également échevine de l’Enseignement (Ecolo), il ne sert à rien d’interdire aux élèves de manifester. « Le mieux à faire est d’être là avec eux. Leur rappeler que lorsqu’on manifeste, il faut le faire de façon pacifiste mais qu’ils ont le droit d’être dans la rue pour exprimer leur mécontentement. C’est notre rôle en classe de les éduquer, c’est aussi notre rôle dans la rue. »

Des écoles fermées à Namur

Si les discussions se poursuivent autour de la mobilisation des élèves, certaines écoles ont dû faire face à des préoccupations plus immédiates. A Namur, les débordements de la veille et des menaces relayées sur des groupes WhatsApp ont conduit plusieurs directions à fermer leur établissement ce vendredi. « On pouvait lire que des personnes se préparaient à casser des écoles », raconte une enseignante de Namur. « Ce sont des élèves ou parfois des enfants de profs qui ont été ajoutés à ces groupes, qui nous ont transmis les captures d’écran. »

Trois écoles secondaires ont toutefois décidé de rester ouvertes. « On ne doit pas se laisser entraîner dans ce climat de terreur », soutient Marie-Hélène Bodart, directrice de l’Institut Saint-Joseph à Jambes. « Les cours se donnaient, mais sur mes 600 élèves, une centaine seulement étaient présents. Beaucoup de parents n’ont pas voulu amener leur enfant. Un jeune m’a même dit que je serai responsable s’il lui arrivait quelque chose en ville. » Elle observe également un engouement des élèves pour ne pas avoir d’examens : « Ils ont ouvert une pétition avec un QR code qui passe dans toutes les écoles. »

La question des examens

Dans un contexte perturbé par des arrêts de travail depuis le 18 mai, une autre question occupe les salles des profs et les assemblées générales qui se multiplient dans les écoles : que faire des examens qui doivent débuter dans moins de deux semaines ? Car si la colère reste largement partagée, les réponses à apporter dans les prochains jours le sont beaucoup moins. « Les enseignants concernés par les épreuves externes obligatoires se sentent coincés entre le bien-être des élèves et leur envie de manifester », observe Franck Lambotte. Prof d’histoire en 6secondaire, Michael Giebens fera passer l’épreuve du CESS (Certificat d’enseignement secondaire supérieur) à ses élèves. En revanche, il n’a pas l’intention d’en encoder les résultats destinés aux statistiques de l’administration. « Il y a une envie de faire des choses pour embêter au maximum le gouvernement. »

A l’Institut Saint-Joseph, les examens commencent le 11 juin. « Nous sommes tous d’accord pour les maintenir », assure la directrice. « Dans une école qualifiante comme la mienne, c’est important de pouvoir délibérer sur la maîtrise des élèves. Je ne veux pas revivre ce qu’on a vécu pendant le covid avec des passages automatiques à l’année suivante, et pourtant, je ne suis pas une grande adepte du redoublement. » Dans beaucoup d’établissements, les discussions sont toujours en cours.

« Nous sommes entrés en résistance »

De leur côté, les syndicats somment leurs affiliés de poursuivre le mouvement et appellent les conseils de classe à la bienveillance en cette fin d’année scolaire. « Il est plus que probable que l’on annonce prochainement des actions pour la rentrée », indique même Luc Toussaint, président de la CGSP Enseignement. Le syndicat envisage de mener des recours individuels pour ses affiliés contre les mesures du décret-programme. Quant aux examens, « il n’y a pas de solution simple », poursuit Luc Toussaint. « Cela dépend des perturbations dans les écoles. Nous serions favorables à ce que la ministre supprime les épreuves externes là où les élèves n’ont pas pu la préparer correctement. » Adrien Rosman, du Setca-SEL, ne peut exclure des grèves le jour de l’organisation des épreuves du CEB, CE1D et CESS. « Les enseignants ne vont pas tout d’un coup rentrer dans leur classe, comme si de rien n’était, parce que le texte a été voté. Nous sommes entrés en résistance. »

Sur le terrain, personne ne croit que l’été résoudra le conflit social. « Le gouvernement compte sur les vacances pour que la colère retombe », glisse Muriel Vigneron de la SLFP Enseignement. « On verra ce qu’il se passera quand les équipes découvriront concrètement les conséquences du décret… » « L’été ne va pas éteindre le feu, au contraire, on va reprendre des forces », assure Sylvie Maingain, prof de français aux Ursulines (Mons). « Mais je crains que beaucoup ne tiennent pas le coup tout au long de l’année. Je pense qu’il va y avoir une explosion de burn-out dans les conditions dans lesquelles on va être amenés à travailler. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *