Un parfum de 1996 plane sur l’enseignement – L’Avenir

Le mouvement enseignant s’intensifie et les parallèles avec celui de 1996 ressurgissent. Même colère budgétaire, même bras de fer politique.

Grève dans l’enseignement

Depuis le 18 mai, une comparaison revient de plus en plus souvent : celle avec les grandes grèves de l’enseignement en 1996.

À l’époque, le « plan Onkelinx » avait provoqué un séisme dans l’enseignement francophone. Suppressions d’emplois, rationalisation des écoles, économies budgétaires massives : la réforme portée par Laurette Onkelinx (PS) avait déclenché un mouvement historique qui avait paralysé une partie du secondaire durant plusieurs mois.

Trente ans plus tard, le contexte a changé, mais certains ressorts restent étonnamment proches.

« Le contexte, c’est toujours un peu le même : c’est au nom de problèmes budgétaires qu’on justifie des mesures dans l’enseignement », analyse Bernard Delvaux, chercheur en sociologie de l’éducation à l’UCLouvain.

« Et en face, on retrouve la même contestation, avec cette idée que ces réformes détricotent progressivement la qualité de l’enseignement. »

Aujourd’hui, la colère vise le « décret-programme 2 » du gouvernement MR-Engagés et comme en 1996, la contestation dépasse largement les syndicats traditionnels et se diffuse établissement par établissement.

Des écoles à l’arrêt… comme en 1996

Le parallèle est d’autant plus frappant que la mécanique du mouvement ressemble elle aussi à celle des années 90.

En février 1996, les syndicats avaient lancé des grèves tournantes par province, avant que certaines écoles ne basculent dans des arrêts quasi continus pendant des semaines.

Aujourd’hui encore, plusieurs établissements fonctionnent au ralenti tandis que d’autres ferment complètement.

Nous n’en sommes pas encore là mais…

« À l’époque, la grève a duré trois mois et elle était fortement suivie », rappelle Bernard Delvaux.

« Cependant à l’approche des examens, il était devenu assez difficile pour les enseignants de maintenir la pression, mais pendant des semaines, une grande partie des élèves du secondaire francophone n’ont pratiquement plus eu cours. »

L’autre point commun saute donc aux yeux : la proximité du vote politique avec la fin de l’année scolaire.

En 1996 comme aujourd’hui, les manifestations s’intensifient alors que les examens approchent.

Il y a trente ans, Laurette Onkelinx accusait le mouvement de prendre les élèves « en otage ».

« Il y avait clairement une tentative d’opposer les parents et les enseignants », rappelle le chercheur.

Une stratégie qui pourrait réapparaître dans les prochains jours si les perturbations s’étendent au-delà du 27 mai…

Bernard Delvaux pointe également une différence importante entre les deux époques.

En 1996, c’était le PS qui portait les réformes contestées, provoquant une fracture importante avec les syndicats proches du monde socialiste.

Aujourd’hui, la contestation vise principalement le MR et Les Engagés.

Mais dans les deux cas, le moteur reste le même : une logique d’économies dans un système éducatif jugé sous-financé par ses acteurs.

Les examens comme point de bascule

Reste désormais la grande inconnue : jusqu’où le mouvement peut-il aller ?

En 1996, les grèves s’étaient progressivement essoufflées à l’arrivée des examens de juin. Les mesures avaient finalement été votées et appliquées.

« De mémoire, les enseignants n’ont pas obtenu grand-chose à court terme », reconnaît Bernard Delvaux.

Mais tout de même, cette grève historique a été l’occasion pour les enseignants de prouver qu’ils sont capables d’entretenir un rapport de force avec le gouvernement.

Aujourd’hui, les syndicats et les collectifs répètent déjà que le vote du décret-programme, reporté début juin au mieux, ne marquera pas nécessairement la fin de la mobilisation.

Une perspective qui rappelle, là encore, les tensions de 1996.

Reste à savoir si cette colère pourra tenir jusqu’aux examens.

En 1996, c’est précisément à ce moment-là que le rapport de force avait commencé à se fissurer.

Théo Leunens


Pourquoi le « plan Onkelinx » a-t-il provoqué des grèves historiques ?

Il y a trente ans, les enseignants menaient le plus long mouvement social de l’histoire du secteur.

Le 2 février 1996, le Parlement de la Communauté française adopte le très contesté « plan Onkelinx ».

Derrière ce décret porté par Laurette Onkelinx, un objectif clair : économiser 5 milliards de francs belges, soit près de 125 millions d’euros.

Pour y parvenir, le gouvernement prévoit notamment la fusion ou la disparition des écoles composées de moins de 400 élèves ainsi que la suppression de 3 000 emplois dans l’enseignement secondaire francophone.

Très vite, la colère explose.

Les enseignants dénoncent un coup porté à un secteur déjà fragilisé par des années d’économies budgétaires depuis le transfert de la compétence « enseignement » du fédéral aux communautés en 1989.

Cette fois, le mouvement dépasse largement les salles des profs : les élèves et les étudiants rejoignent eux aussi massivement la contestation.

Le 8 février 1996 marque le premier jour d’action. La grève est lancée.

Dès le lendemain, les syndicats enclenchent des grèves tournantes par province.

Dans plusieurs écoles du secondaire, les cours s’arrêtent totalement pendant plusieurs semaines.

Manifestations monstres, occupations, actions coup de poing : petit à petit, le mouvement devient historique.

Malgré plus de vingt manifestations et près de quatre mois de mobilisation, le gouvernement et Laurette Onkelinx ne cèdent rien.

À l’approche des examens, le mouvement finira par s’essouffler et le « plan Onkelinx » sera maintenu.

La contestation sociale ne reprendra pas en septembre de l’année suivante.

Mais ces mois quasi sans cours dans une grande partie de l’enseignement primaire et secondaire resteront comme la plus longue grève de l’histoire de l’enseignement belge.


Les directeurs du secondaire interpellent Les Engagés, ce mardi à Bruxelles

Après les enseignants, c’est au tour des directeurs du secondaire de manifester leur colère ce mardi à Bruxelles, sous les fenêtres des Engagés.

Plus de 250 directeurs ont répondu à l’appel de la FEADI, la fédération des associations de directions de l’enseignement secondaire catholique, et de son président Alain Koeune.

Ils seront rejoints par des collègues des réseaux WBE et FELSI (enseignement libre subventionné indépendant).

Objectif : maintenir la pression jusqu’au vote final du décret-programme de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Entretien avec Alain Koeune

Alain Koeune, des directeurs qui quittent leur école pour manifester, c’est rare ?

Absolument !

Il y a eu une première mobilisation en décembre 2024 pour protester contre la disparition de la 7e année dans l’enseignement qualifiant.

Puis la ministre Glatigny a raboté de 3 % le cadre d’emploi toujours dans l’enseignement qualifiant, l’une des premières mesures qui arrivaient sans être annoncées.

Ces décisions mettaient à mal un enseignement qualifiant pourtant annoncé comme devant être revalorisé.

Depuis cette époque-là, les choses n’ont fait que se dégrader…

Réduire la voilure et ponctionner là où c’est possible, nul ne s’oppose à cela mais annoncer des mesures sans qu’elles aient été concertées et sans en évaluer concrètement l’impact n’a pas de sens.

La ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR) semble pourtant avoir réponse à toutes les critiques…

Effectivement, du moins en apparence !

Elle assure que tous les enseignants garderont leur emploi, avance des chiffres mais personne ne sait, à l’heure actuelle, évaluer précisément l’impact des décisions qu’elle prend.

Ce sont des projections dont on mesurera la faisabilité quand elles arriveront dans nos écoles.

Sur le terrain, on sait qu’il y aura inévitablement des pertes d’emploi.

Dans le cadre des fonctions qui vont être perdues au niveau du tronc commun, les professeurs de pratique professionnelle (maçonnerie, menuiserie…) ne vont pas devenir enseignants numériques.

À la prochaine rentrée, les suppressions de postes pourraient atteindre, par accumulation des mesures (dont les 2 heures supplémentaires à prester dans le secondaire supérieur), près de 2 000 équivalents temps plein.

Les enseignants se sentent méprisés, est-ce aussi le ressenti des directions ?

Oui, notamment parce que dans la Déclaration de politique communautaire, Madame Glatigny avait annoncé qu’il fallait ramener de l’autonomie au sein des écoles.

C’est l’inverse que l’on observe actuellement avec des décisions telles que l’interdiction du GSM, la mise en place de règlements d’ordre intérieur uniformisés…

Ces mesures font croire que ces réflexions n’ont jamais été menées au sein des écoles.

On a l’impression que la ministre souhaite réinventer la roue !

Est-ce la plus grande crise à laquelle le monde de l’enseignement est confronté depuis 1996 ?

Oui, car ces décisions politiques mettent en péril le fonctionnement des écoles et par conséquent l’apprentissage des enfants.

Par ailleurs, on a rarement vu un management aussi peu démocratique : Madame Glatigny ne tient aucun compte des remarques et suggestions émises par les acteurs du terrain et prend des mesures avant même qu’elles ne soient votées.

Nous avons reçu, jeudi, une circulaire pour la prochaine rentrée alors que le décret-programme n’a pas encore été voté…

Je suis à la tête de la FEADI depuis 16 ans et je n’ai jamais été confronté à autant d’errances et de revirements.

Madame Glatigny n’a eu de cesse de remettre en cause le tronc commun qui faisait pourtant l’objet d’un consensus.

Sa décision tardive de l’appliquer à la première année du secondaire fait qu’à la veille de la prochaine rentrée, il reste un tas d’inconnues quant à la manière dont les écoles vont s’organiser.

Ce mardi, vous prévoyez de rencontrer Yvan Verougstraete. Quel soutien espérez-vous de la part des Engagés ?

Il y a chez Les Engagés une certaine méthodologie qui semble ne pas être la même que celle appliquée par la ministre MR.

C’était du moins le cas lors des législatures précédentes au cours desquelles plusieurs ministres en charge de l’Enseignement émanaient du PSC ou du cdH.

Il est temps pour nous que Les Engagés montrent s’ils adhèrent à un fonctionnement qui ne correspond pas, espérons-le, à leur méthodologie propre et qu’ils le disent de manière plus claire à la ministre Glatigny.

Interview : Caroline Desorbay

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