Dans les écoles francophones, les réformes du gouvernement MR-Engagés provoquent colère et incertitude. Derrière les mesures budgétaires, ce sont des trajectoires professionnelles et familiales qui vacillent.
e 1er août, David Wautier quittera Bruxelles où il enseigne et vit pour Amsterdam avec sa femme et ses enfants. L’école des petits est déjà choisie, les démarches administratives sont lancées, son diplôme est en cours de reconnaissance pour enseigner le français aux Pays-Bas. « Il y a énormément d’offres d’emploi pour des enseignants là-bas. Pour le moment, je veux rester loin de la Belgique et de ses réformes », lâche cet enseignant de néerlandais dans le secondaire supérieur. « Mais sans ça, j’aurais continué dans l’enseignement francophone. »
Pourtant, officiellement, il n’a pas perdu son emploi. Nommé dans un collège bruxellois qu’il a décidé de quitter suite à un « management toxique », il enseigne depuis quatre ans à l’Institut Saint-Stanislas, à Etterbeek. « L’école est petite, familiale, les élèves y sont sympas et les collègues aussi », décrit l’homme de 45 ans. Mais depuis l’annonce des réformes dans l’enseignement francophone, il sait que ses heures pourraient disparaître à la rentrée. Même si le décret-programme n’a pas encore été définitivement voté, et ne le sera pas avant la mi-juin.
Pourtant, des professeurs de langues, il en manque. « Je n’ai pas envie de retourner dans mon précédent collège. En faisant le calcul sur base de mon ancienneté, il me resterait a priori cinq heures face classe dans l’école où je suis actuellement. » Alors il a préféré anticiper. « Laisser les gens dans l’inconnu, c’est vraiment très toxique. Vous imaginez les discussions en salle des profs : “Moi je prendrai mes deux heures en plus”, “Si tu les prends, je les perds”… »
Avec son diplôme, David Wautier sait qu’il pourra rebondir. Il a déjà eu l’occasion de travailler dans l’enseignement pour adultes et dans des entreprises privées. « J’ai un entretien d’embauche la semaine prochaine », assure-t-il. Et sa nomination lui offre un filet de sécurité. « Si ça ne fonctionne pas après un an, je pourrai revenir. Ça fait partie des avantages. »
Pour le moment, je veux rester loin de la Belgique et de ses réformesDavid Wautier, Professeur
Comme lui, avec ou sans la protection de la nomination, de nombreux enseignants tentent d’imaginer un « après » et réfléchissent à une porte de sortie. Des enseignants temporaires savent déjà qu’ils perdront l’essentiel de leurs heures. D’autres, pourtant nommés et expérimentés, envisagent désormais de quitter le métier.
Chaises musicales
Depuis l’automne dernier et l’annonce des économies budgétaires à venir, les discussions dans les salles des profs tournent en boucle autour de la même question : combien d’heures me restera-t-il dans l’école si mes collègues passent de 20 à 22 périodes ?
Pour endiguer son déficit annuel de 1,6 milliard, et le ramener à 1,2 en fin de législature, le gouvernement MR-Engagés en Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté plusieurs mesures : hausse de la charge horaire à salaire inchangé, réduction des budgets « gratuité », augmentation du minerval, réforme du régime de congé maladie et des préretraites. Le passage de 20 à 22 périodes dans le secondaire supérieur (4e, 5e et 6e secondaire) devrait entraîner la suppression d’environ 1.300 équivalents temps plein. Avec cette seule mesure, le gouvernement entend dégager 100 millions d’euros à l’horizon 2029.
A la rentrée prochaine, c’est-à-dire le 31 août, un vaste jeu de chaises musicales attend les enseignants. Et malgré le gel temporaire des réaffectations promis par le gouvernement – dont les contours restent encore flous –, ce sont surtout les derniers arrivés qui seront les plus impactés.
C’est le cas de Jérémie Caprasse, professeur de chimie à Saint-Benoît Saint-Servais à Liège. Après deux ans et demi passés à construire sa place, ce jeune père de famille sait déjà qu’il perdra l’intégralité de son horaire à la rentrée. « J’enseigne les sciences depuis deux ans et demi après un doctorat et un assistanat de six ans à l’université. C’est là que j’ai développé cette fibre pour l’enseignement et la transmission avec les élèves », raconte-t-il. « Dans l’école secondaire, j’ai fait ma place, mis en place des projets, développé des liens avec mes collègues. C’est aussi ça qui me pèse. »
Depuis l’annonce des réformes, l’enseignant alterne entre les piquets de grève, les réponses aux élèves en ligne pour maintenir le lien et la recherche d’emploi. « Le plus dur, c’est de faire le deuil d’une passion », dit-il. « J’ai déjà envoyé des CV dans plusieurs écoles et les secrétaires me répondent qu’elles ne savent même pas où recaser leurs propres profs. »
Alors que le métier est en pénurie, les temps pleins restent difficiles à trouver. « Je devrais peut-être faire trois ou quatre remplacements dans des écoles différentes. Ça veut dire passer du temps en voiture, recréer des liens, repartir à zéro. » Pendant les vacances de printemps, Jérémie a exploré plusieurs pistes « car la sécurité d’emploi, ça n’a pas de prix » : retourner dans la recherche « mais ça ne me plaît pas » ou commencer une formation de soudure. « Mais avec un enfant et une maison à payer, c’est compliqué de retomber sur le chômage. »
Ce qui le frappe surtout, c’est le découragement des jeunes enseignants. « J’adore ce métier. Je suis bien intégré dans mon école, on me dit que je conviens parfaitement et, du jour au lendemain, je vais perdre tout ça. On refroidit des jeunes qui étaient hyper motivés. »
« On pâtit déjà de l’image du prof glandeur »
Plus surprenant encore, même des enseignants expérimentés vacillent. Quand Laurence Oussov découvre ses attributions pour l’année 2026-2027, document à l’appui, c’est la douche froide. Nommée à l’Athénée royal d’Auderghem, mais détachée dans un autre établissement, cette professeure de français et de latin apprend qu’elle passera de 20 heures à… zéro. « J’ai contacté mon syndicat et il semblait que la préfète ait fait une erreur », raconte-t-elle. « Il me restait en réalité huit heures sur 22, ce qui n’est tout de même pas suffisant. » Le passage à 22 périodes n’est pas la seule explication. Laurence Oussov évoque aussi la fermeture des 7e années et l’impact sur les inscriptions, la disparition de certaines heures de latin ou encore le report de départs à la pension.
Je suis donc condamnée à vivre un enfer de mobilité et à sacrifier notre équilibre familial sur l’autel de vos réformesLaurence Oussov, Professeur
Après 25 ans de carrière, elle craint désormais d’être réaffectée dans plusieurs établissements bruxellois, au détriment de son équilibre familial. « Peut-être vais-je recommencer à faire le bouche-trou. Avec autant de délibérations, de réunions de parents et autres joyeusetés dédoublées… Dans des établissements très difficiles où, jeune prof, j’ai travaillé dix ans », écrit-elle dans une lettre adressée à la ministre Valérie Glatigny. « Je suis donc condamnée à vivre un enfer de mobilité et à sacrifier notre équilibre familial sur l’autel de vos réformes. Quelle solution me reste-t-il ? Revendre ma maison ? Changer mon fils d’école ? Vivre sous anxiolytiques ? Ou quitter l’enseignement ? » Et puis, il y a le fait de devoir travailler plus, sans être payée plus. « Je passe déjà tous mes week-ends à corriger. Quand je pars en week-end, j’emporte des corrections avec moi. »
Avant d’obtenir sa nomination, Laurence Oussov dit avoir connu « un parcours du combattant ». « Je faisais deux semaines de remplacement par ci, trois semaines par là. J’ai même donné cours en primaire et dans le secondaire inférieur. J’ai travaillé dans tous les réseaux. » Pour stabiliser sa situation, elle accepte finalement un poste dans une école à indice socio-économique faible, à Laeken. Elle y restera huit ans. « J’étais en mode survie. J’ai finalement pu demander un changement d’affectation. » Aujourd’hui, elle envisage, avec résilience, une reconversion. « Mon mari travaille dans le bâtiment et m’a déjà dit que je pourrais l’aider dans l’administratif. C’est quand même fou d’en arriver là après 25 ans dans l’enseignement. »
Si Jessica Flohimont, elle, a toujours la flamme de l’enseignement, sa vie privée risque également d’être très impactée à la rentrée prochaine. Il y a deux ans, cette professeure de français, nommée à Bruxelles, est retournée vivre en province du Luxembourg. Après de longues recherches, elle trouve finalement un poste à Neufchâteau, à 60 kilomètres de son domicile. « L’an dernier, mon temps plein s’est transformé en mi-temps parce qu’une collègue a repris des heures », raconte la romaniste de formation. « Je devais soit compléter avec un mi-temps à Bruxelles, mais les horaires ne correspondaient pas, ou prendre un congé sans solde, n’ayant pas droit au chômage en étant nommée. »
On pâtit déjà énormément de l’image du prof glandeur et le gouvernement en rajoute une coucheJessica Flohimont, Professeur
Cette année, Jessica dispose de nouveau d’un temps plein. « Mais pour combien de temps ? Si mes collègues prennent leurs deux heures en plus, il ne me restera quasiment rien. Mes collègues nommées sont allées signer leur demande de temps partiel, les horaires se font déjà en 22 périodes alors que le texte n’est pas encore voté. Et moi, on ne m’a toujours rien proposé. »
Sa seule certitude : la possibilité de reprendre son poste à Bruxelles. Au prix de 300 kilomètres quotidiens. « C’est alors ma remplaçante à Bruxelles qui sauterait. Ce qui me met évidemment dans une situation délicate. A Neufchâteau, j’ai des collègues qui maintiennent leur réduction de temps de travail pour me laisser quelques heures. Mais ça ne suffira pas. » Avec un master et un diplôme récemment acquis en pâtisserie, Jessica fait tout de même le tour des possibilités professionnelles. « Plus le temps passe, plus j’y pense. On pâtit déjà énormément de l’image du prof glandeur et le gouvernement en rajoute une couche. »
Une profession soudée
Ce qui les fait tenir, disent-ils, c’est la solidarité née dans les écoles depuis le début du mouvement de grève à la mi-mai. « Je me sens très soutenu par mes collègues et même par ma direction », confie Jérémie Caprasse. « Certains veulent même prendre moins d’heures l’an prochain pour que j’en garde un peu. La solidarité entre écoles, tous réseaux confondus, m’a beaucoup touché. J’ai rencontré plein de collègues que je n’aurais pas eu l’occasion de découvrir en dehors de cette mobilisation. »
Dans son école, la grève a démarré le 12 mai. Depuis, les cours sont suspendus. Une assemblée générale vient de prolonger le mouvement jusqu’au 5 juin. « C’est compliqué d’avoir cette impression d’abandonner les élèves », reconnaît l’enseignant. « Mais si on ne se mobilise pas maintenant, ce sont tous les élèves qu’on abandonne dans le futur. »
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Les enseignants assurent ne pas faire grève de gaieté de cœur. « Tous les profs sont bien tristes de cette situation et préféreraient voir leurs élèves », souligne Laurence Oussov. « Mais beaucoup de parents comprennent. Moi-même, en tant que maman, je suis inquiète. Mon enfant rentre en 1re secondaire l’an prochain et je me demande comment ces mesures vont pouvoir se mettre en place en si peu de temps. » A Neufchâteau, Jessica observe davantage de résignation : « Nous ne sommes pas beaucoup à faire grève. Certains ont peur des répercussions. »
Pour autant, cette période laisse déjà des traces sur les corps et les esprits. David Wautier en a fait les frais. « J’ai eu cinq semaines de congé maladie, j’ai perdu cinq kilos, ça m’a coûté très cher en psychologue », décrit-il. « C’est dur de se dire qu’on se donne à fond dans son boulot et qu’un jour, quelqu’un vient mettre à mal tout le travail accompli. » Si l’enseignant a déjà arrêté son choix, d’autres commencent aussi à imaginer une vie loin des salles de classe de la Communauté française.

