En Fédération Wallonie-Bruxelles, certain·es enseignant·es font le choix de quitter leur classe sans tourner le dos à leur métier. Détaché·es pédagogiques, ils et elles portent leurs compétences là où l’école ne va pas : dans les associations, les mouvements de jeunesse, les fédérations de parents. Un fil tendu entre deux mondes. Un fil qu’une réforme s’apprête à couper.
Comme chaque matin, elle traverse la capitale sur son vélo. À 62 ans, France De Staercke n’a pas ralenti, elle a bifurqué. Professeure d’éducation physique de formation, acrobate de vocation, elle retrace son parcours sinueux, installée dans les locaux de la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (FAPEO). Vingt-deux années à construire un projet de cirque-études dans une école fondamentale bruxelloise, le Centre scolaire du Souverain. Jusqu’à ce que le corps se fatigue et l’écarte des trapèzes et des élèves.
Après une quinzaine d’années, les accidents de travail commencent à s’accumuler. « Bref, j’ai commencé à avoir un petit peu mal partout », coupe l’ancienne professeure d’éducation physique et à la santé. Débute alors sa deuxième partie de carrière, avec l’envie de faire autre chose.
Toujours nommée dans son établissement, elle postule à gauche à droite, notamment pour un détachement pédagogique. Le dispositif permet à un·e enseignant·e nommé·e de mettre son expertise au service d’une organisation tout en conservant son statut et sa rémunération. Fédérations de pouvoirs organisateurs, associations de parents, cellules de soutien pédagogique, cabinets ministériels ou programmes à vocation culturelle. Ils et elles sont plus de 1 700 équivalents temps plein à suivre cette voie en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Partir sans quitter
Sur son vélo, France De Staercke longe le canal. Le vent souffle, les réunions s’enchainent. COCOF, ONE, Fédération Wallonie-Bruxelles, Délégué général aux droits de l’enfant. La cycliste arpente la capitale comme elle l’a toujours fait avec les choses : à fond. Conférences, mobilisation de parents, groupes de travail : elle roule vers sa neuvième année de détachement pédagogique pour la FAPEO. Un poste qu’elle a mis du temps à trouver et qui l’a amenée dans un monde qu’elle ne soupçonnait pas : commissions, conseils supérieurs, plaidoyers, analyses et articles.
Ce qu’elle fait ici, c’est ce qu’elle a toujours fait : comprendre ce que vivent les gens, de l’intérieur. Un prolongement à son travail d’enseignante, adapté à ses nouvelles dispositions. Ce matin encore, elle a répondu à deux questions de parents avant de venir s’asseoir. Quand une maman appelle parce qu’il y a des rats dans les toilettes des maternelles et que personne ne bouge, ni la direction, ni les échevins, elle sait à qui parler. Et comment faire bouger les choses ou chercher des solutions avec les parents, les services ou les écoles.
Renvoyé·es au tableau
Mais à la rentrée 2026, son poste disparaît. Dans le cadre de la réforme menée par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les détachements pédagogiques comme le sien seront fortement restreints. L’acrobate de la FAPEO fait partie des 228 enseignant·es travaillant pour l’administration, le politique et le monde associatif qui risqueraient d’être rappelé·es en classe, selon une note de travail dévoilée par Le Soir. La ministre Valérie Lescrenier (Les Engagés), invoque « la nécessité d’agir face à la pénurie d’enseignants et la situation budgétaire ». Une économie que la même note évalue à 5,84 millions en 2026 et 15,61 millions à partir de 2027.
Bientôt rappelée en classe, la détachée poursuit en relativisant les économies escomptées par rapport au budget global de la Fédération Wallonie-Bruxelles : « Ces chiffres sont trop symboliques. C’est plutôt vraiment une attaque sur le monde associatif. » Sans se risquer à en pointer les causes, la détachée observe un « affaiblissement des associations » : « rendre les jeunes critiques, ce n’est pas une priorité ».
« Un détaché pédagogique possède une connaissance empirique, des compétences qui vont de la gestion de groupe à la création d’outils pédagogiques. Il sait lire un programme scolaire et tisse des liens entre le monde associatif et l’école. » Lorent Corbeel, secrétaire général de l’asbl Indications
Du personnel en détachement mais attaché aux associations
« Par tous les bouts qu’on prenne la question, c’est une vraie perte », tranche Lorent Corbeel, secrétaire général de l’asbl Indications. En perdant un détaché pédagogique rompu à l’enseignement, sa structure d’éducation aux médias et à la création risque de se priver d’une expertise rare : savoir exactement à quel moment une animation colle au programme scolaire et à quel moment elle le perd. « Un détaché pédagogique apporte son expérience aux animations de l’association. Il possède une connaissance empirique, des compétences qui vont de la gestion de groupe à la création d’outils pédagogiques. Il sait lire un programme scolaire et tisse des liens entre le monde associatif et l’école. »
Sur sa radiographie de la réforme, Lorent Corbeel diagnostique deux fractures. La première lèse les associations. En compensation de la suppression de ce poste, elles recevront 70% du salaire moyen des détaché·es pédagogiques. Un transfert arraché en négociation, applicable à partir de 2027-2028, mais qui ne sera pas indexé. Un pansement, pas une greffe. La seconde touche directement les jeunes : la qualité des services qui leur sont destinés s’en trouve durablement fragilisée.
Et puis il y a les détaché·es eux-mêmes. François Wouters, la quarantaine, professeur de français devenu passeur culturel entre les écoles pour Indications, « était à deux doigts de l’accident de travail » en apprenant la nouvelle de la suppression du détachement, se souvient son collègue. Pour lui comme pour de nombreux détaché·es qu’a rencontrés Lorent Corbeel, le détachement n’était pas une fuite de la classe : c’était une façon de faire école autrement. Une manière de replacer du sens dans une carrière qui peut devenir routinière. « Mêmes classes et même horaire, parfois pendant 40 ans… », mentionne François Wouters. Un constat qui est revenu chez plusieurs interlocuteur·ices : le détachement offre un nouveau souffle à une carrière parfois perçue comme linéaire. « Ce n’est pas du luxe pour un métier essentiel comme celui d’enseignant. »
Pour France De Staercke, le retour s’annonce également brutal. À 62 ans, elle devra réintégrer l’enseignement sans savoir où, ni pour quoi faire. « Je ne suis pas prête à prendre ma pension. » Reprendre des cours d’éducation physique ? « Ce ne serait pas gentil pour les enfants. » Elle anticipe les blessures : « Je ne sais pas faire les choses à moitié… » Pour d’autres, l’enseignement était déjà devenu impossible. Ils et elles devront pourtant y retourner.
« Rendre les jeunes critiques, ce n’est peut-être plus une priorité. Mais quand on affaiblit les associations de jeunesse, c’est la démocratie qu’on affaiblit. » Catherine Beauthier, détachée pédagogique pour ATD Quart Monde Jeunesse Wallonie-Bruxelles
Vers un affaiblissement de la démocratie ?
Derrière les budgets et ces témoignages, c’est toute une architecture qui tremble. France De Staercke accompagne depuis des années les parents d’élèves de l’enseignement spécialisé, des familles qui s’interrogent aujourd’hui : « Qui va nous représenter ? »
Ce que la réforme détache, c’est plus qu’un·e enseignant·e d’un poste. C’est une vraie fonction sociale. La liste des secteurs touchés est longue : la médiation scolaire, la prévention du harcèlement, les centres d’éducation permanente ou encore le parcours culturel et artistique, en court d’implémentation. Et puis les organisations de jeunesse : scouts, patros, guides, Arc-en-ciel, Infor-jeunes, fédérations étudiantes, jeunes agriculteurs, organisations syndicales comme les Jeunes CSC ou FGTB. De la classe à la rue, du syndicat au mouvement de jeunesse : peu de tissus sont épargnés.
« Pourquoi est-ce qu’on déforce les associations ? », s’interroge Catherine Beauthier, détachée pédagogique pour ATD Quart Monde Jeunesse Wallonie-Bruxelles. « Rendre les jeunes critiques, ce n’est peut-être plus une priorité. Mais quand on affaiblit les associations de jeunesse, c’est la démocratie qu’on affaiblit. » France De Staercke abonde : « Je me demande si c’est de la pure rationalisation budgétaire, ou si c’est aussi pour amoindrir le contre-pouvoir. »
Une concertation détachée
Ce phénomène ne se limite pas au retour des enseignant·es en classe, il dit aussi quelque chose des liens avec les couloirs du pouvoir. Lorent Corbeel pointe des reculs dans les rapports entre les ministères et la société civile : « Le cabinet nous a dit très clairement : vous devez arriver avec des propositions constructives, ou on passera en force. » Une rupture, selon lui, avec des décennies de concertation : « La réalité de terrain n’est clairement plus entendue. »
Pendant que la concertation s’effrite, France De Staercke prépare son propre saut dans le vide. Encore détachée jusqu’en août 2026, elle postule à un poste de direction dans son ancienne école. Celle du Cirquétudes, dont elle a vu évoluer le projet et l’équipe pendant vingt-deux ans. Un sprint final de cinq années pour une enseignante dont la carrière est passée du marathon à la course d’obstacle. « Je flippe un peu », confie-t-elle devant l’absence d’alternative. L’examen, c’est la semaine prochaine.

