Dix ans après l’introduction du cours de philosophie et citoyenneté, les choix des élèves et des familles ont profondément évolué. Dans les réseaux officiels, la morale décline, le CPC s’installe et la religion islamique progresse. La religion catholique reste prépondérante, portée par le poids du réseau libre.
Morale ou religion ? Si c’est religion, sera-t-elle catholique, islamique, israélite, orthodoxe ou protestante ? A moins que les élèves n’optent pour un cours de philosophie et citoyenneté ?
La question a enflammé l’école au printemps 2015, quand un arrêt de la Cour constitutionnelle a donné raison aux parents d’un élève qui demandait à être dispensé de cours philosophique – l’une des cinq religions reconnues ou la morale – dans l’enseignement officiel. L’arrêt doit faire jurisprudence, mais, anticipant une vague de demandes allant dans le même sens, le gouvernement prend les devants et bricole, à la va-vite, un « encadrement pédagogique alternatif » (plus connu sous la célèbre appellation « cours de rien ») à destination des « dispensés ». Le primaire vivra un an sous ce régime (de septembre 2015 à septembre 2016), tandis que le secondaire devra y passer deux ans. Ce temps sera mis à profit pour créer un référentiel de philosophie et citoyenneté.
La réforme va toutefois au-delà de ce qu’impliquait l’arrêt de la Cour constitutionnelle. D’abord parce qu’elle concerne tous les élèves quel que soit le réseau fréquenté. A ce détail près : dans l’enseignement confessionnel, le référentiel prend la forme d’une « éducation à la philosophie et à la citoyenneté » (EPC) distillée dans différents programmes (étude du milieu, français…), sans apparaître comme tel dans la grille qui conserve bel et bien deux heures de religion.
Ensuite, parce que dans les réseaux officiels et dans le libre non confessionnel, il devient un « cours de philosophie et citoyenneté » (CPC) à part entière. Tous les élèves y suivent une heure par semaine, complétée par une seconde pour ceux qui demandent une dispense.
Dix ans plus tard, que révèlent les choix des familles ? Quelle place pour la dispense ? Comment évolue l’intérêt pour le cours de morale (considéré par la Cour constitutionnelle comme un cours engagé au même titre que les religions) ? Quelle religion tire son épingle du jeu dans ce grand chamboulement ? Le Soir a pu consulter des centaines de données croisant les choix opérés en primaire et en secondaire, y compris ceux de la dernière rentrée. Voici les principales tendances.
1. Ruée sur la dispense ?
Dans les premières années, on ne peut pas vraiment parler de succès pour les demandes de dispenses des cours de religion et morale. Il faut dire que l’appellation « cours de rien », affublée à l’encadrement pédagogique alternatif dans les deux premières années, a injustement collé à la peau du CPC. A la rentrée 2015, en primaire, seuls 2 % des élèves optent pour cette formule dans les réseaux officiels et dans le libre non confessionnel. L’année suivante, le CPC grimpe timidement à 6 %, puis 10 %, puis 12 %… La progression est linéaire pour atteindre 23,5 % au cours de la présente année scolaire.
En secondaire, la dispense concerne déjà 13 % à la rentrée 2017, qui inaugure le nouveau cours de philosophie et citoyenneté. Aujourd’hui, une petite décennie plus tard, elle atteint 23,5 %, comme en primaire. Le cours de philosophie et citoyenneté a beau avoir pris une place certaine, plus de trois élèves sur quatre continuent à solliciter un cours philosophique traditionnel (appellation générique qui regroupe les cinq religions et la morale). « Pour beaucoup de parents, choisir la morale ou le CPC revient presque au même », observe Christophe Bodart, membre du Collectif des profs de morale. « Il arrive que les élèves passent de l’un à l’autre en fonction de l’enseignant. La proximité est très forte entre les deux, même au niveau du programme, bien que celui de morale soit plus souple. Elle l’est moins avec les cours de religion. »
2. Qui gagne, qui perd des « parts de marché » ?
La montée du CPC redistribue les cartes. Ainsi, en primaire, la morale a perdu près de la moitié de marques d’intérêt en dix ans (de 36 à 19 % entre 2014 et 2025). En parallèle, la religion catholique passe de 39 % à 30 % de l’offre en une décennie, tout en restant le premier choix des familles. Derrière, le CPC (23,5 %) et la religion islamique (près de 24 %) talonnent désormais les deux cours historiques. « Au début, certains ont dénoncé une mise en avant de la dispense par les directions d’école », indique Fabrice Ligny, ancien professeur de religion qui donne désormais le CPC. « De manière directe ou indirecte, il y avait des façons d’orienter les choix. Aujourd’hui, les retours sont plus rares. »
Le passage du primaire au secondaire s’accompagne d’un désintérêt brusque pour les traditions judéo-chrétiennes, avec une chute de moitié (de 30 % en primaire en 2025 à 15 % en secondaire en 2025). En secondaire toujours, le leadership des cours philosophiques reste dans les mains des professeurs de morale mais en baisse constante : 53,5 % des choix en 2016 pour 29,5 % aujourd’hui. Dans le même temps, la religion islamique prend peu à peu une place prépondérante dans le paysage des cours philosophiques : alors qu’elle pesait un élève sur cinq (20 %) lors du lancement du CPC en 2017, elle est désormais choisie par près de 27 % des familles.
3. Que se passe-t-il pour les autres religions ?
En 2025, morale, CPC, religions catholique et musulmane se paient 95,5 % du gâteau en primaire et en secondaire. Le dernier morceau se partage entre religions israélite (autour de 0,1 %), protestante (autour de 2,5 %) et orthodoxe (près de 2 %). Seul changement notoire en une décennie : le culte orthodoxe a doublé sa part dans les choix familiaux. Ces trois religions minoritaires ne pèsent cependant pas bien lourd dans l’équation avec 6.682 élèves sur les 142.726 qui fréquentent des écoles non confessionnelles en Belgique francophone.
4. Comment évoluent les choix ?
On l’a vu, dans les écoles officielles et libres non confessionnelles, on constate un basculement dans les choix posés entre le primaire et le secondaire : désintérêt soudain pour la religion catholique, au contraire de la morale (bien qu’en perte de vitesse) et de l’islam. Mais comment évoluent ces choix au fil de l’adolescence ? Entre la 1re et la 6e secondaire, les préférences évoluent peu. Les données nous permettent de suivre une cohorte de six années scolaires, soit entre la rentrée 2020-2021 en 1re secondaire et la rentrée 25-26 en 6e secondaire. Au bout du cycle, la morale reste en tête des choix avec 33,8 % (- 2,9 %), suivi de la religion islamique avec 24,6 % (-0,5 %), du CPC avec 22,21 % (en hausse de 2,35 %) et de la religion catholique avec 13,5 % (-2,48 %).
Autre constat, un basculement s’est produit en 2025, toujours dans les réseaux non confessionnels : la religion islamique a pris le lead parmi les choix des élèves de 1re et 2e secondaire. Elle pèse désormais respectivement 26,91 % et 28,13 % contre 26,47 et 27,6 % pour la morale.
5. Quelles sont les données « tous réseaux confondus » ?
L’administration de l’enseignement compile aussi les choix philosophiques sur le mode « tous réseaux confondus ». Alors que la religion catholique perd des plumes dans le réseau officiel, vue sous l’angle général elle reste prépondérante. La part des élèves qui suivent officiellement un cours de religion catholique est impressionnante : 57,5 % en primaire et 65 % en secondaire. Ces chiffres s’expliquent surtout par le poids du réseau libre catholique, où il n’y a pas d’autre choix possible que la religion du même nom. Ce réseau domine en effet le « marché » en secondaire (avec 60 % des élèves), un peu moins en primaire (40 % des élèves). « Il faut le préciser, bon nombre d’écoles catholiques sont fréquentées par des élèves de confession musulmane ce qui en fait un lieu de rencontre entre jeunes issus de cultures différentes », précise Alexandre Lodez, secrétaire général du Segec (lire également par ailleurs). Il note également que, toujours en secondaire, 78 % des élèves suivent une formation religieuse (catholique, islamique, orthodoxe, israélite ou protestante) « une tendance en légère hausse depuis 2018 ».
Quoi qu’il en soit, ces proportions élevées reflètent davantage la structure du marché scolaire que les convictions d’une société largement sécularisée.

