Dans un mail, l’administration de l’enseignement confirme que l’appel à projets pour des repas complets, gratuits, sains et durables ne sera pas reconduit. Le dispositif est désormais intégré au décret sur l’encadrement différencié. En clair : les écoles peuvent toujours financer des repas, mais sur leurs moyens généraux, et sans obligation. « Il s’agit d’une possibilité, relevant du choix du pouvoir organisateur et de la direction », précise bien l’administration.
Sur le papier, environ 300 écoles voient donc leur budget global augmenter. Mais pour 429 autres, celles qui bénéficiaient de l’appel à projets « repas gratuit », c’est la douche froide. « De nouvelles écoles disposent donc de moyens supplémentaires, et pas seulement celles qui répondaient à l’appel à projets, ce qui rend le dispositif plus équitable et peut éventuellement décevoir certains établissements », résume le cabinet de la ministre de l’Education, Valérie Glatigny.
À partir de la rentrée prochaine, l’appel à projets disparaît. Une partie du montant (14 millions) est transférée vers l’enveloppe relative aux subventions complémentaires… elle-même préalablement revue à la baisse. Résultat : une enveloppe globale qui passe de 32 à 19 millions d’euros. « Le gouvernement assurait aux écoles que les montants permettraient de maintenir les repas gratuits. On constate aujourd’hui que ce n’est pas le cas », souligne Laetitia Bergers, du Segec (secrétariat général de l’enseignement catholique). « Les écoles qui avaient répondu à l’appel à projets avaient la garantie de pouvoir en bénéficier pendant six ans. Je me pose la question de la validité de cette interruption. »
À Liège, la situation est similaire pour Pauline Leclercq, directrice de l’école Sainte-Thérèse. Son budget passera de 46.000 à 24.000 euros. Son école à indice socio-économique 1 accueille principalement une population précaire, primo-arrivante et allophone. « J’ai des élèves qui vivent dans des centres », évoque-t-elle, en colère. « Au moins le midi, je savais qu’ils mangeaient un repas chaud, ce qui pour certains constitue le seul repas correct de la journée. » Rendre les repas payants n’est pas une option. « Les parents ont déjà du mal à payer le vélo kit à 1,5 euro. Je ne suis pas un bureau de recouvrement. Je ne peux pas me permettre que les élèves s’inscrivent un jour et pas l’autre en fonction du menu. »
Au-delà de l’aide alimentaire, les directions insistent sur la dimension éducative du dispositif. « Derrière le repas, il y a tout un apprentissage qui se fait. Les codes de la table sont travaillés », énumère la directrice. « Certains enfants ne savent pas manger avec des couverts, attendre leur tour… et certains ont simplement faim. Quand un enfant me dit : ”Mmh j’ai mangé du poisson Madame, c’était bon”, j’ai tout gagné. »
Une soupe et un fruit à la place
Faute de moyens, les établissements cherchent des alternatives. A Forest, à l’école Sainte-Alène, Vinciane Sipvin se projette déjà vers la rentrée suivante. « L’an prochain, les repas gratuits, c’est terminé. Je suis inquiète de devoir l’annoncer aux parents. » Avec 60 centimes par repas, difficile de faire mieux qu’une soupe accompagnée d’un fruit. « Ce projet avait pourtant changé la vie de nos élèves. Avant, je trouvais des frites froides, des hamburgers de la veille, du pain sec, parfois rien du tout. On devait alors partager les repas des autres. »
A Seraing, dans l’école fondamentale adjacente à l’athénée royal Lucie Dejardin, Thierry Beltran résume son dilemme : « Soit je licencie du personnel, soit je maintiens une partie des repas gratuits. » Son budget encadrement différencié passera de 102.000 à 47.000 euros. Instituteur de formation, il parle du « plus beau projet » qu’il ait connu. « Un enfant qui a mangé à sa faim est disponible pour apprendre. Lorsque nous avons reçu un label, le ministre Coppieters est même venu à l’école, en soulignant l’importance de la qualité des repas. Le pire est de nous avoir laissés croire qu’avec la dotation qu’on allait recevoir, on pourrait maintenir les repas. »
Dans l’enseignement libre confessionnel, la piste d’une centrale d’achat est évoquée pour réduire les coûts. Sans illusion. « Cela ne compensera pas les pertes », admet Laetitia Bergers. Les écoles qui ne proposaient pas de repas gratuit et qui voient leurs moyens augmenter pourront difficilement soutenir les écoles en perte de moyens. D’autant que d’autres priorités s’imposent : la gratuité des fournitures scolaires jusqu’en cinquième primaire devra aussi être assurée, avec des moyens en baisse.

