L’avenir des repas gratuits dans les écoles à discrimination positive n’en finit pas de faire polémique. A qui sont-ils destinés, dans quelles conditions ? « Le Soir » décode.
Il est beaucoup question au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, dans les salles de profs, dans la presse… de la réduction des moyens accordés à l’enseignement et, singulièrement, de ses conséquences sur l’encadrement différencié et la gratuité des repas scolaires. Il est beaucoup question de millions, de dizaines de millions. Au point que le commun des mortels n’y comprend plus rien. Et qu’un fact-checking s’impose.
1. Qu’est-ce que l’encadrement différencié ?
L’encadrement différencié est un dispositif mis en place par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Il accorde des ressources humaines et financières supplémentaires aux écoles concentrant des élèves défavorisés. Il s’agit de garantir l’égalité des chances et de lutter contre l’échec scolaire. Les implantations scolaires sont classées selon un indice socio-économique allant de 1 à 20 (chaque classe correspondant à 5 % de la population). Les écoles des classes 1 à 5 (soit 25 % de la population) bénéficient de moyens complémentaires.
Sur l’ensemble de l’enseignement obligatoire, la FWB octroyait en 2024-2025 près de 32.000 périodes professeurs supplémentaires à ces écoles (17.946 pour le fondamental et 13.686 pour le secondaire, un investissement de 90 millions d’euros) et 18,4 millions de subventions complémentaires (10,7 millions pour le fondamental et 7,7 millions pour le secondaire). Les établissements disposent d’une grande autonomie dans l’utilisation de ces moyens financiers : engagement de personnel non enseignant (logopède, éducateur, responsable multimédia), travaux d’embellissement, achat de matériel, activités pédagogiques… Chaque investissement doit cependant être en phase avec un des objectifs suivants : le renforcement des apprentissages de base, la lutte contre l’échec scolaire, la détection rapide des difficultés scolaires et la prévention du décrochage.
2. L’encadrement différencié est-il efficace ?
Dans une enquête publiée en novembre 2023, Le Soir concluait ainsi : « On ne sait pas. » La Commission de pilotage de l’enseignement est chargée d’évaluer tous les trois ans si l’encadrement différencié remplit ses missions. Elle compare les établissements bénéficiant de l’encadrement différencié aux autres, sur base de différents critères : redoublement, retard scolaire, orientation vers le spécialisé, abandon scolaire. « Pour l’ensemble des indicateurs, les résultats sont systématiquement moins bons pour les établissements en encadrement différencié. Rien d’étonnant lorsqu’on sait que le milieu d’origine détermine le parcours scolaire de l’élève », écrivions-nous à l’époque. « Mais alors que le taux de redoublement est resté relativement stable dans l’ensemble des établissements, il a augmenté dans les écoles à encadrement différencié (passant entre 2017 et 2019 de 5,1 à 5,8 % en primaire et de 17,5 à 19,5 % en secondaire). »
Du côté de la recherche, Benoît Galand (UCLouvain) pointait : « Ce qui semble assez clair, selon la littérature internationale, c’est que si l’objectif est de contribuer à la réussite des élèves, il y a peu d’effets. Par contre, ça pourrait améliorer le climat scolaire et réduire les problèmes de discipline, très présents dans ces établissements. » Les effets dépendent aussi de la manière dont les écoles utilisent leurs moyens. « Lorsqu’on réduit la taille des classes, c’est plus agréable pour l’enseignant, mais la recherche montre que l’effet sur les apprentissages est limité. Peut-être que ces moyens d’encadrement supplémentaires ont permis d’éviter que des enseignants quittent l’établissement… Simplement, il y a un décalage entre les objectifs annoncés et ce qu’on voit comme effet. » Personne, par contre, n’ose imaginer ce qu’il se passerait si on supprimait totalement ces moyens complémentaires.
3. Qu’est-ce que le projet repas gratuits ?
Depuis 2018, les écoles fondamentales (maternelles et primaires) à indice socio-économique faible (de 1 à 5) peuvent souscrire à un appel à projets pour des « cantines scolaires gratuites, saines, équilibrées et durables ». Seules les lauréates reçoivent alors des moyens pour offrir, le midi, des repas chauds à leurs élèves. En 24-25, une enveloppe fermée de 21,4 millions était réservée à ce projet. De quoi financer des repas pour environ 55.000 élèves, soit à peu près 10 % de la population scolaire du fondamental et la moitié des élèves de maternelle et primaire en encadrement différencié.
4. Que prévoit le projet de décret programme ?
Mi-décembre, le parlement francophone a voté un décret rationalisant diverses dépenses, dont celles liées à l’encadrement différencié et aux repas gratuits. Mercredi dernier au parlement, en pleine polémique sur le sujet, la ministre Valérie Glatigny clarifiait des données sur lesquelles son entourage avait, jusque-là, laissé planer un certain flou : « Des repas gratuits continueront d’être fournis. Nous avons aussi dégagé un montant de 14 millions d’euros, dont 13 millions pour l’enseignement obligatoire et un million pour l’enseignement spécialisé. Certes, en parallèle, les établissements ont vu leur subvention réduite, mais ce sont bien 14 millions qui sont versés pour maintenir la gratuité des repas. » Dans nos échanges récents, le cabinet n’avait pas fait mention de « cette réduction en parallèle », mentionnant uniquement le transfert de 14 millions. On décode en lisant le projet décret.
Un, on ne touche pas aux 32.000 périodes complémentaires au bénéfice des élèves à indice socio-économique faible. Deux, on réduit les moyens financiers complémentaires pour les écoles à ISE faible : 9 millions de moins, dont 5,5 pour le fondamental et 3,5 pour le secondaire. Trois, on supprime l’appel à projets pour des repas sains durables… soit une « non-dépense » de 21,4 millions. Quatre, 14 millions de ces 21,4 millions seront ajoutés au budget « encadrement différencié » des écoles à ISE faible (13 pour l’ordinaire et un pour le spécialisé) lui-même préalablement amputé de 5,5 millions. Un objectif supplémentaire est assigné à ces écoles : utiliser cette manne pour financer des repas à destination de leurs élèves. Le décret dit ceci : « A partir de l’année scolaire 2026-2027, outre les objectifs précités (émancipation sociale, environnement pédagogique de qualité, NDLR), les implantations bénéficiaires de l’encadrement différencié ont pour objectif l’organisation de repas sains et durables au sein des cantines scolaires. »
5. Quelle est l’addition finale ?
En 2024-2025, les écoles fondamentales à encadrement différencié avaient 32,108 millions de moyens complémentaires à leur disposition : 10,708 millions en subventions additionnelles et, pour les seules lauréates de l’appel à projets « repas », 21,4 millions. Dans ce dernier poste, le cabinet de la ministre l’assure, « seuls 16,947 millions ont été dépensés cette année-là en raison d’une sous-utilisation des moyens disponibles ».
En 2026-2027, le budget complémentaire « encadrement différencié » des écoles fondamentales ordinaires (hors spécialisé) sera réduit à 18,94 millions au lieu de 31,108 millions à l’initial 25, soit une réduction des moyens de fonctionnement de 39,1 %. Avec cet argent, elles devront assurer les objectifs de base de l’encadrement différencié mais également, pour le surplus, le « financement de l’organisation de repas sains et durables au sein des cantines scolaires ».

