« Pourquoi diviser l’organisation de l’enseignement en Wallonie en quatre réseaux ? » – Le Soir

Dans le cadre de la deuxième saison de l’opération « Pourquoi », les abonnés du « Soir » ont soumis une vingtaine de questions sur des sujets sociétaux ainsi que sur l’enseignement. Voici la réponse à celle de Jean-Paul, de Dinant.

Nous avions déjà répondu à cette question en 2023, sous le titre « Pourquoi ne pas fusionner les différents réseaux d’enseignement ? » Nous republions cet article, remis à jour, pour répondre à la question de Jean-Paul, de Dinant : « Pourquoi diviser l’organisation de l’enseignement en Wallonie en quatre réseaux ? Le pacte scolaire de 1959 n’est-il pas devenu obsolète eu égard aux énormes gaspillages financiers qui résultent de la fragmentation (concurrente) des options ? »

En Belgique, les guerres scolaires ont débouché en 1958, sur un Pacte signé entre les trois grands partis de l’époque. Est-il encore d’actualité ?

Les bonnes raisons de fusionner

Après les frites et la bière, les réseaux d’enseignement sont une vraie spécialité belge. Bien avant 1830 d’ailleurs, sous les périodes autrichiennes et hollandaises, des conflits existaient déjà entre tenants d’une école publique et partisans d’un enseignement laissé aux mains des religieux. On parle de guerres scolaires qui déboucheront, en 1958, sur un Pacte (rien à voir avec le Pacte d’excellence) signé entre les trois grands partis de l’époque (chrétien, libéral, socialiste). Il consacre le libre choix des parents entre un enseignement officiel organisé par l’Etat et un enseignement libre lié, pour l’essentiel, à l’Eglise catholique. Le tout en application de la Constitution qui garantit la liberté d’enseignement. Résultat des courses, les parents ont le choix aujourd’hui entre le réseau officiel organisé par la Communauté française (WBE, qui scolarise 15 % des élèves), l’officiel subventionné aux mains des communes et provinces (36 %), le libre catholique (48 %) et le libre indépendant (1 %).

« Par contre », assure Nico Hirtt, chargé d’étude à l’Aped (Appel pour une école démocratique), « la coexistence de ces structures crée une concurrence et une forte polarisation des réseaux avec environ 50 % des élèves dans le public et 50 % dans le privé subventionné. Le problème principal, c’est que ce marché scolaire produit une ségrégation sociale : les parents cherchent une école où ils retrouvent des gens de leur milieu familial, de leur quartier, de leur entourage professionnel… L’école génère de l’entre-soi. Elle contribue ainsi à concentrer les enfants de la même origine sociale, avec des ghettos de riches et des ghettos de pauvres. Or, cette ségrégation produite par notre système est la principale source d’inégalité scolaire. Selon nos calculs, Pisa 2018 a démontré que les enfants issus des quartiers les plus pauvres représentent 32 % des élèves dans l’officiel, mais seulement 19 % dans le libre. » Aussi, l’Aped n’y va pas quatre chemins : elle plaide pour la fusion totale de tous les réseaux – y compris le libre donc – en un nouveau réseau public neuf.

À l’Université de Mons, le professeur Marc Demeuse ne dit guère autre chose : « Peut-on comme au XIXe siècle continuer à séparer les gens sur une base philosophique ou peut-on oser un vivre ensemble qui passe par l’école ? » Il ajoute au débat la question des moyens : « La segmentation fait que chaque école a pour obligation de se maintenir plus que de maintenir un service universel. Est-ce la meilleure façon d’assurer une mission publique ? On doit aujourd’hui agrandir certaines écoles alors qu’à deux pas de là des bâtiments d’un autre réseau sont vides. Même chose pour les enseignants qui ne peuvent y être réaffectés. Ça dissipe largement les moyens. Cette organisation en réseaux n’a plus de pertinence aujourd’hui. »

Les bonnes raisons de s’abstenir

L’organisation de l’école en réseaux est-elle vraiment source de gaspillage de moyens ? L’économiste Vincent Vandenberghe – professeur à l’UCLouvain – n’y croit guère. « Les partisans de la fusion des réseaux développent des attentes fortes en matière de réduction des coûts. Or là où ça pèse un peu, c’est dans les bâtiments qui ne représentent que 6 % du coût total. » En réalité, l’existence de plusieurs réseaux « ne génère pas de vrai problème de surcoût. Les auteurs du Pacte scolaire ont bien fait les choses en imaginant un financement public « à l’élève » qui « suit l’élève » en fonction du réseau où il étudie et non un financement des réseaux ; ce qui limite fortement les risques de surcoût ».

De plus, les partisans d’un réseau unique « visent l’abolition du libre choix de l’école. Regardez le système français largement basé sur le principe de l’école publique assignée, il ne donne pas l’impression de fonctionner mieux que le nôtre. Caractérisés par une forte administration, les systèmes publics organisés en pyramide ont pour penchant de générer des superstructures hors de la classe ». Et si vraiment il fallait un jour unifier le tout, ce ne serait pas, pour Vincent Vandenberghe, sur la base du modèle WBE actuel : « Pourquoi ne pas se caler sur le modèle de fonctionnement du libre confessionnel ou laïque ? En laissant les crucifix de côté, c’est le seul capable de faire fonctionner des écoles en réseau au sens premier du terme : autonomie, responsabilisation des acteurs, échange de pratiques, souplesse de fonctionnement. » Au Segec – la fédération du réseau catholique –, il n’est pas question de réseau unique. « Ce n’est pas souhaitable », argumente l’ancien directeur général Etienne Michel, interrogé en 2023 « ce serait associé à une bureaucratie lourde, comme en France. » Ce n’est pas non plus « souhaité car les réseaux offrent une diversité de projets éducatifs. Les parents sont attachés à des écoles avec un visage, une culture propre. Cette diversité est une richesse pour le système alors que le réseau unique serait terne et triste ».

Enfin, toujours pour l’ex-patron du Segec, il est financièrement impossible de rassembler quatre réseaux en un seul : aucun n’est capable d’absorber les autres – donc de racheter les bâtiments. Rien que ceux du catholique seraient estimés à 8 ou 9 milliards d’euros. Enfin, on l’a dit, la Constitution verrouille à ce stade toute velléité de revenir sur cette organisation. Pour en changer il faudrait une majorité des deux tiers. Pas sûr qu’on puisse la trouver en Belgique francophone. Et encore moins en Flandre.

La voie médiane

Entre les « pro » et les « anti » réseaux, une troisième voie prend forme ces dernières années : des collaborations raisonnables en lieu et place d’une concurrence acharnée. Julien Nicaise, ex-administrateur général de Wallonie-Bruxelles Enseignement (le réseau officiel), en était adepte. « Les réseaux sont là et il sera très difficile de faire bouger les choses. Par contre, cette organisation doit pouvoir évoluer. Je plaide pour qu’on travaille sur des rapprochements et des mises en commun. » Dans l’officiel, on a d’ailleurs joint les actes à la parole : après la diffusion des nouveaux référentiels en maternelle et primaire, les réseaux étaient chargés de les décliner en programmes. WBE s’est associée aux communes pour écrire un programme unique. « J’espère qu’on pourra faire la même chose avec les provinces demain quand il sera question des nouvelles matières en secondaire. Étant idéaliste, je me dis même qu’on devrait pouvoir s’entendre avec l’enseignement libre. Peut-être pas sur certains sujets marqués philosophiquement, mais il est permis de se demander si, sur des matières comme les mathématiques ou l’apprentissage de l’anglais, il est bien normal d’avoir des programmes différents. » Pour Julien Nicaise, la réflexion doit aussi s’intéresser au territoire : « Quand des écoles de réseaux différents sont à deux pas l’une de l’autre et qu’elles proposent les mêmes spécialisations ou les mêmes options, on doit être capables de transcender les réseaux et d’aller un cran plus loin. Ça demande tout un travail de mise en commun mais on voit bien que les expériences tentées sur le terrain fonctionnent. »

 

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