Depuis la rentrée, l’usage récréatif du smartphone est interdit dans toutes les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dans un établissement de Saint-Gilles, élèves et adultes racontent une mesure qui modifie les habitudes sans faire l’unanimité.
Sur le coup de 13 h, aux abords de l’Institut des filles de Marie à Saint-Gilles (Bruxelles), trois adolescents attendent la sonnerie, emmitouflés dans leurs vêtements d’hiver. Dans leur bulle, ils profitent des derniers instants, les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone. Une fois la porte de l’école franchie, celui-ci devra être éteint et rangé au fond du sac jusqu’à la fin des cours. « De la première à la sixième secondaire, les élèves sont autorisés à quitter l’école sur le temps de midi, avec l’accord des parents », précise Johann Dizant, le chef de cet établissement à discrimination positive. « A l’extérieur de l’école, ils peuvent utiliser leur GSM. Mais je n’ai pas constaté davantage de demandes pour sortir le midi depuis l’interdiction généralisée. »
De l’autre côté de la porte, dans la cour de récréation, des cris de bavardage se font entendre sur un fond de musique classique, mais pas un téléphone à l’horizon. Voilà quatre mois et demi que l’interdiction du smartphone à l’école est obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Pour celles et ceux qui, comme Alexia*, 13 ans, n’ont pas la possibilité de sortir, il faut trouver d’autres occupations… ou des moyens de contourner la règle. « Parfois, on demande à des amis de nous cacher quand on veut le sortir ou alors on va aux toilettes », admet l’adolescente. Dans ce petit groupe de première année, chacune s’amuse à pointer l’autre du doigt pour son usage caché du GSM. « Normalement, on doit le laisser au fond du sac, pas dans notre poche », poursuit Perla, 12 ans, qui se rend compte que certaines ne respectent pas la consigne.
Un « recul » sans encombre
Depuis la rentrée 2025, les smartphones et tout autre équipement connecté (montres, tablettes) sont interdits dans les écoles, de la maternelle à la fin du secondaire. L’interdiction concerne les cours, mais aussi les récréations, les heures de fourche et les activités extrascolaires. L’usage reste toutefois autorisé à des fins pédagogiques et pour les élèves à besoins spécifiques. Avec ce décret, le gouvernement MR-Engagés entend améliorer les résultats scolaires et contribuer à un climat scolaire apaisé en réduisant notamment le cyberharcèlement et la diffusion d’images inappropriées. « De nombreuses écoles avaient déjà pris des mesures en ce sens dans leur règlement d’ordre intérieur (ROI), mais celles-ci se sentaient parfois isolées ou en difficulté pour les faire respecter en l’absence de cadre décrétal », indique le cabinet de la ministre de l’Education, Valérie Glatigny (MR).
A l’inverse, d’autres établissements, comme l’Institut des filles de Marie, toléraient le GSM sous conditions, notamment durant les récréations et les interruptions de cours. Après une première tentative infructueuse, cet assouplissement avait, selon la direction et les éducateurs, permis de réduire son utilisation intempestive pendant les cours. « Les trois premiers mois, j’ai eu l’impression de devoir davantage jouer au gendarme », témoigne Philippe Domingues, l’éducateur de quatrième année. « Ça reste des jeunes qui testent les limites et cherchent à contourner l’autorité. »
Durant la récré, quatre éducateurs se positionnent à des endroits stratégiques pour veiller au bien-être de chacun et réguler les comportements. « La nouvelle directive marque un recul », poursuit Philippe Domingues. « Avant, quand un jeune restait seul sur son GSM, un éducateur allait lui parler, l’interroger. Pour certains élèves geeks ou introvertis, cet outil constituait un point d’attache, un moyen de valoriser leurs compétences. Les élèves ont l’impression qu’on ne leur fait pas suffisamment confiance. Ils trouvent injuste que les adultes puissent utiliser leur téléphone et pas eux. »
Les élèves ont compris que la règle découlait d’une circulaire ayant force de loi et que l’école n’avait pas le choix
Johann Dizant, Directeur de l’Institut des Filles de Marie à Saint-Gilles
En dépit des craintes initiales, « le changement s’est relativement bien passé », assure Johann Dizant. « J’ai moi-même annoncé la mesure à la rentrée. Le message passe toujours mieux lorsqu’il vient du directeur. Les élèves ont compris que la règle découlait d’une circulaire ayant force de loi et que l’école n’avait pas le choix. Les jeunes sont relativement dociles, ils respectent les règles. »
« Quand le prof ne regarde pas… »
Les élèves, eux, sont loin d’être unanimes. Dans la classe de français de Mme Anysz, à la question : « Vous arrive-t-il de l’utiliser en cachette ? », beaucoup répondent par l’affirmative. « Quand le prof ne regarde pas, on le sort discrètement », confie Noé*, élève de deuxième secondaire. Marwan, son camarade de classe, s’est déjà fait surprendre : « J’avais posé mon sac sur le banc et je cachais le GSM derrière. La prof l’a vu, mais quand elle a aperçu mon fond d’écran du film La haine, elle m’a dit que c’était bon pour cette fois », raconte-t-il en riant.
La plupart des élèves ont reçu leur premier téléphone avant leur rentrée en secondaire pour pouvoir prévenir leurs parents. D’autres l’ont obtenu bien plus tôt, comme Nicoly : « J’avais 6 ans. Mon papa en avait marre que je prenne le sien pour jouer à des jeux », dit-elle. Aujourd’hui, le groupe de deuxième secondaire l’utilise pour surfer sur les réseaux, écouter de la musique, faire des achats sur Shein tout en regardant Netflix sur un second appareil minuscule. En début d’année, Mme Anysz leur a demandé de consulter leur temps d’écran. Surprise : il oscille entre trois et huit heures par jour et peut atteindre douze heures. C’est le cas d’Athena, record de la classe. « Je pourrais arrêter sans problème », assure-t-elle. « Mais je n’en ai pas envie. J’ai déjà quitté les réseaux pendant plusieurs mois. » Les élèves au temps d’écran plus restreint évoquent un contrôle parental, qu’ils arrivent parfois à détourner. « Mes parents le récupèrent à 23 h », précise Vafing. « Mais après, je me connecte sur la PlayStation jusqu’à 1 h… »
Selon une enquête de Sciensano, en 2022-2023, 81 % des adolescents de 10 à 17 ans passaient plus de deux heures par jour devant les écrans (pas uniquement sur un smartphone). Les adolescents issus de familles ayant un niveau d’instruction faible étaient plus susceptibles que les autres de dépasser ce temps d’écran.
Entre contrôles et contradictions
Pour éviter les tentations, certaines écoles ont investi dans des dispositifs avancés : casiers, pochettes magnétiques à sceller au moyen d’une borne à l’entrée (un dispositif « excessivement cher » selon le directeur). « L’an dernier, les élèves déposaient leur téléphone dans une pochette en arrivant en classe », se souvient la professeure de français. « Les GSM sonnaient, les regards se tournaient sans cesse vers les pochettes et c’était la cohue à la fin du cours. »
C’est parmi les grands que la nouvelle règle s’avère plus difficile à faire respecter. « Je me suis déjà fait prendre trois fois depuis le début de l’année », reconnaît Binta, 15 ans. « La première fois, on me l’a laissé. La deuxième, ils me l’ont confisqué 24 heures et la troisième, ils ont appelé mes parents. La prochaine fois, ce sera peut-être une semaine sans téléphone ou jusqu’à la fin de l’année. Mais je ne pourrais pas tenir. » A partir de la troisième année, les élèves de l’Institut n’ont plus de journal de classe papier. « Ce qui est un peu paradoxal », admet Johann Dizant. « Mais les parents se montrent très respectueux des nouvelles règles et acceptent les sanctions. Le public que l’on accueille remet rarement en question l’autorité des professeurs. »
Sans surprise, une large majorité des élèves de la classe de Mme Anysz préférait l’ancien système. « Avant, on l’utilisait beaucoup à la récré pour scroller sur Tiktok, parler sur Snapchat ou pour faire des jeux via Roblox. » Cette plateforme gratuite, très populaire auprès des mineurs, a récemment fait l’objet de polémiques en raison de la présence supposée de prédateurs sexuels. « Maintenant, on s’ennuie », reprend Athena. « On n’a pas toujours des choses à se dire. » « Moi, je préfère parler par messages plutôt qu’en vrai », admet une camarade. « C’est moins gênant. On peut réfléchir à ce que l’on va répondre, choisir le bon émoji. » Une minorité seulement évoque « un mal pour un bien ».
Les interactions en temps réel
Pour les enseignants, les effets positifs sont pourtant bien visibles. « Je trouve qu’il y a du changement dans leurs échanges. Les élèves discutent davantage entre eux », observe la professeure de français. « Pendant les récréations, une élève s’est mise au crochet, faute de GSM, et d’autres l’ont imitée. L’ennui oblige à réfléchir, à se mettre en mouvement. » Un constat que partage en partie l’éducateur : « C’est vrai qu’on recommence à les voir s’épanouir sans leur téléphone. C’est plus compliqué pour les élèves introvertis. » Quant à l’impact positif sur les apprentissages, ils estiment ne pas avoir suffisamment de recul.
Des évolutions que le directeur ne conteste pas, tout en relativisant leur portée. « Cette mesure fait beaucoup de bruit alors que l’enseignement secondaire est traversé par d’autres priorités », estime Johann Dizant. « La vraie question serait plutôt de savoir si l’usage du smartphone à la maison a augmenté ou diminué. » Pour Binta, la réponse est claire : « Je l’utilise davantage chez moi pour compenser. »


