En dix ans, les inscriptions dans les écoles néerlandophones ont augmenté de plus de 12.000 élèves, majoritairement issus de familles non néerlandophones. Derrière ce succès, des choix stratégiques, des écarts de financement et de nouveaux défis pédagogiques.
ll est quinze heures. A la fin des cours d’une école primaire néerlandophone d’Etterbeek, on entend parler français, arabe ou même espagnol… mais très peu néerlandais. C’est une réalité généralisée à Bruxelles, où l’enseignement néerlandophone n’a jamais attiré autant de familles non néerlandophones.
En dix ans, les inscriptions ont explosé : entre 2013 et 2023, les écoles néerlandophones de la capitale ont accueilli 12.764 élèves supplémentaires. On parle d’une hausse de 30 % dans le primaire et de 42 % dans le secondaire. C’est inédit. Longtemps minoritaire, ce choix n’est pas un plan B, notamment pour ces parents refroidis par les files d’attente à l’entrée des écoles francophones. Non, ce réseau s’est progressivement imposé comme option réfléchie pour beaucoup d’entre eux.
Het Huis van het Nederlands, une institution soutenue par les autorités flamandes pour stimuler l’apprentissage du néerlandais, ne dit pas autre chose. « “Travailler”, et surtout “mieux travailler”, voilà ce qu’attend la grande majorité des apprenants débutants de néerlandais » , dit-elle dans son rapport, publié en 2024, sur les motivations à apprendre la langue de Vondel. Il souligne aussi que « soutenir les enfants dans leur parcours scolaire » est, après « “le travail”, l’une des principales motivations pour apprendre le néerlandais, et constitue souvent le déclic concret pour se lancer ». A noter que 44 % des étudiants et visiteurs de l’ASBL envisagent leur avenir en Flandre.
Le vrai visage de Bruxelles
Ce pouvoir de séduction se confirme dans les chiffres. Ainsi, parmi les 56.505 élèves du réseau flamand fondamental et secondaire, pour l’année scolaire 2023-2024, 72,7 % parlent une langue différente du néerlandais à la maison. Dans certains établissements, cette proportion atteint des sommets, dépassant même les 90 %. A la tête d’une école fondamentale située en plein cœur de Bruxelles, une directrice confie que dans certaines de ses classes, « il n’y a parfois qu’un ou deux néerlandophones natifs, entourés de camarades qui parlent arabe, italien, russe, punjabi, français et bien d’autres langues à la maison ». Une réalité confirmée par les données de la VGC (Vlaamse Gemeenschapscommissie), qui indique qu’à peine un élève sur dix grandit dans un foyer où les deux parents parlent néerlandais. Le visage linguistique de ces écoles reflète désormais celui de Bruxelles.
Pour beaucoup de parents, inscrire leur enfant en néerlandais relève d’un investissement dans l’avenir. Alain, un papa marqué par sa propre expérience, en avait gros sur la patate. « Le néerlandais est une clé indispensable à l’employabilité à Bruxelles et je ne veux plus que la méconnaissance du néerlandais soit un frein pour mes enfants comme ça l’a été pour moi. » Sarah, qui venait de récupérer son fils, ajoute : « Aujourd’hui à Bruxelles, si tu ne parles pas néerlandais, tu ne trouves pas de travail. »
Une question de réputation
Nous avons aussi rencontré Aïda. D’origine arménienne, elle parle arménien avec sa famille. Elle raconte avoir mis ses enfants dans l’enseignement néerlandophone car la qualité de ce réseau est nettement supérieure à son pendant francophone. « Ces établissements jouissent généralement d’une réputation de discipline et d’exigence, où les attentes envers les élèves sont plus élevées », nous confie un directeur d’une prestigieuse école secondaire du centre-ville.
L’enseignement flamand est-il vraiment meilleur que le francophone ? Tous les directeurs interrogés sont unanimes: cette différence de qualité s’expliquerait en partie par des subsides plus élevés. « Concrètement, cela se traduit par des infrastructures plus modernes et mieux équipées, une mise à disposition gratuite de matériel scolaire et un accès plus facile aux ressources scolaires », développe la directrice d’une école primaire située dans un quartier du centre-ville.
Astuces pédagogiques
Malgré tout, le multilinguisme omniprésent dans ces classes nuirait-il à la qualité de l’enseignement ? Visiblement pas. Il suggère juste de nouvelles astuces pédagogiques. Juffrouw Lore, institutrice primaire, raconte qu’elle utilise davantage de visuels, de gestes, d’images et surtout, beaucoup de répétitions. « La répétition est la mère de l’enseignement », rappelle Brian Rotsaert, directeur d’une école primaire du centre-ville. Beaucoup d’enseignants sont d’ailleurs eux-mêmes bilingues ou trilingues.
Cette diversité linguistique est une véritable richesse et est en réalité loin de constituer un obstacle
« Cette diversité linguistique est une véritable richesse et est en réalité loin de constituer un obstacle », confie Kristina Robbeets, coordinatrice pédagogique d’une école fondamentale de Ganshoren. Brian Rotsaert indique que ses élèves ne sont pas considérés comme des enfants en difficulté, mais comme des « multilingues en devenir ». « A six, sept ou huit ans, certains élèves maîtrisent déjà plus de langues que ce que je ne saurai jamais parler de toute ma vie », souligne-t-il.
Inégalités socio-économiques
Pour autant, dur dur de faire vivre le néerlandais au quotidien chez ces élèves allophones. Plusieurs facteurs expliquent cette réalité, comme le fait que les familles en situation précaire ont plus difficilement accès aux mêmes ressources. « Certaines familles ne peuvent, par exemple, pas se permettre d’aller au musée ou de participer à des activités extrascolaires », commente un directeur. « L’exposition au néerlandais en dehors de l’école en est alors limitée, bien qu’elle soit essentielle. »
La situation se complique encore lorsque la langue parlée à la maison est différente. « Morgen gaan we zwemmen à la piscine dans les Marolles ! » (1). Voilà une phrase entendue à la sortie des classes. D’après cette directrice d’école, le vrai défi est plutôt le manque de maîtrise d’une langue maternelle. « Certains parents switchent de langues au sein d’une même phrase », soulignent plusieurs enseignants. Dans plusieurs foyers, aucune langue n’est pleinement maîtrisée, ce qui complique donc encore l’apprentissage et la progression en néerlandais.
À Bruxelles, aucune école néerlandophone ne ressemble tout à fait à une autre. D’un quartier à l’autre, les réalités sociales, linguistiques et économiques varient dans des proportions extrêmes. Cette diversité rappelle que la réussite de ces établissements ne dépend pas uniquement de la langue, mais aussi, et surtout, de l’égalité des chances et de l’accès des enfants à des environnements propices à l’apprentissage.

