Près de 1.000 élèves toujours sans école secondaire: comment une réforme du système d’inscription pourrait résoudre ce problème (et bien d’autres) – Le Vif

Début mai, 989 élèves étaient toujours sur liste d’attente pour une place en première secondaire. Réformer le décret inscription garantirait une école à chaque enfant, tout en limitant drastiquement la ségrégation sociale qui règne en FWB, estime un collectif.

L’horloge tourne pour les élèves de sixième primaire. A trois mois et demi de leur rentrée «à la grande école», près d’un millier restent plongés dans l’incertitude: 989 enfants sont en effet toujours sur liste d’attente, sans place garantie dans une classe de première secondaire l’an prochain, selon les chiffres transmis au Vif par l’Administration générale de l’enseignement (AGE) le 6 mai dernier. Pourtant, seuls les établissements les plus prisés affichent complet. Sur l’ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), il reste en effet 13.175 places disponibles, dont 1.359 à Bruxelles et 11.816 en Wallonie.

Une répartition sous-optimisée, liée à un décret inscriptions inefficient, estime le collectif «Une place pour chaque élève». Depuis 2023, ce groupement citoyen fondé par l’Aped (Appel pour une école démocratique), rejoint par de nombreux académiques et organisations (syndicats, mouvements d’éducation permanente, etc.), plaide pour une refonte en profondeur du système. Avec un objectif: garantir à chaque élève uneécole proche de son domiciledès la première maternelle, tout en maximisant la mixité socialeau sein des établissements.

Il faut dire qu’en matière de mixité, la Belgique (et singulièrement la FWB) est à la peine. Le dernier rapport Pisa soulignait, outre des résultats en mathématiques en baisse, d’importantes disparités de niveau entre les élèves. Ainsi, 238,8 points séparaient les élèves du premier décile (les plus forts) de ceux du dixième décile (les plus faibles). Des écarts de performance que l’enquête attribue, pour 24,6% des cas, à l’origine sociale des enfants, contre à peine 10% en Norvège. «Cela fait de la Belgique le troisième pays européen le plus inégalitaire, confirme Nico Hirtt, chargé d’étude pour l’Aped et membre fondateur du collectif. Ces inégalités sociales s’expliquent en grande partie par la ségrégation qui gangrène nos systèmes éducatifs, matérialisée notamment par le phénomène des ‘écoles ghetto’ (de pauvres ou de riches), qui concentrent des élèves aux indices socioéconomiques soit très faibles, soit très élevés.»

«Quasi-marché»

Aux yeux du collectif, cette ségrégation sociale serait amplifiée par le «quasi-marché» scolaire qui règne en Belgique francophone, qui repose –selon la définition de l’économiste Vincent Vandenberghe (UCLouvain)– sur un double principe: le libre choix de l’établissement scolaire par les parents, combiné à un subventionnement public des établissements en fonction dunombre d’élèves qui y sont scolarisés. Une approche qui entretient logiquement un «jeu concurrentiel» entre les écoles.

Cette compétition conduit ainsi certaines d’entre elles à «se spécialiser», au travers de filières ou d’options spécifiques, pour attirer non seulement un nombre d’élèves suffisant au maintien de leurs ressources financières, mais également pour séduire «des élèves au profil socioéconomique spécifique», observe Bernard Delvaux, sociologue de l’éducation et collaborateur scientifique à l’UCLouvain. Bref, le système d’inscription tel qu’il existe aujourd’hui «ne se contente pas d’organiser l’accès aux écoles, c’est aussi une manière implicite de classer les élèves et les établissements socialement», confirme Elsa Roland, chargée de cours en sciences de l’éducation à la Fasef (UNamur).

Pour limiter cette ségrégation, le collectif «Une place pour chaque élève» propose ainsi d’inverser le modèle actuel, en faisant reposer la charge du choix de l’établissement sur la fédération, et non plus sur les parents. Concrètement, le système proposerait spontanément à chaque élève une place dans une école proche de son domicile, qui garantirait également la mixité sociale grâce à un algorithme entraîné. «Il n’est évidemment pas question d’attenter à la liberté des parents, à laquelle la population belge reste très attachée, reconnaît Moritz Lennert, secrétaire général de ChanGements pour l’Egalité (CGé) et membre fondateur du collectif. Si l’établissement ne leur convient pas, ils seront toujours libres de refuser. Mais l’objectif est de dépasser la logique des ‘bonnes’ ou ‘mauvaises’ écoles, en tendant vers une élévation globale du niveau scolaire grâce à la mixité sociale.»

Structure pyramidale

Le système s’appliquerait de la première maternelle à la fin des secondaires et prévaudrait à chaque souhait de changement d’établissement, même en cours de cycle. Une manière de maintenir la mixité sociale tout au long de la scolarité, contrairement aux décrets inscription successivement mis en place depuis 2007, qui régulent uniquement l’accès à la première secondaire. «Le décret actuel a le mérite d’attribuer de manière plus transparente et plus équitable les places en première secondaire, mais il n’a pas permis deréduire significativement la ségrégation sociale, observe Bernard Delvaux. D’une part, parce que la mixité n’a jamais réellement figuré parmi les priorités du texte, mais surtout parce qu’il ne concerne que la première secondaire alors qu’on sait que les processus ségrégatifsdébutent dès la première maternelle et se poursuivent au-delà.»

 

 
«Le système éducatif francophone se distingue par un paradoxe assez aberrant. Il impose à l’élève de trouver une école qui lui convient (autrement dit ‘à son niveau’), au lieu d’obliger l’école à prendre sa part de responsabilité dans la remise à niveau de ces élèves.»
Moritz Lennert
Secrétaire général de ChanGements pour l’Egalité (CGé) et membre fondateur du collectif «Une place pour chaque élève»

Un constat qui s’observe notamment dans l’organisation pyramidale de certains établissements, qui concentrent un nombre élevé d’élèves en début de parcours, puis pratiquent un «écrémage» progressif (par exemple, huit classes de première secondaire pour cinq classes de rhéto). Une méthode qui entraîne la «relégation» des moins bons éléments vers d’autres établissements caractérisés, eux, par une structure pyramidale inversée. «Le système éducatif francophone se distingue par un paradoxe assez aberrant, remarque Moritz Lennert. Il impose à l’élève de trouver une école qui lui convient (autrement dit ‘à son niveau’), au lieu d’obliger l’école à prendre sa part de responsabilité dans la remise à niveau de ces élèves.»

 

L’inversion de la charge du choix de l’établissement permettrait, en outre, de réduire l’angoisse et le stress associés à cette tâche dans le chef des parents. Mais pas seulement. «Chaque année, on voit à quel point les procédures complexes d’inscription représentent un boulot considérable d’accompagnement, observe Moritz Lennert. Tant de la part d’associations de quartier que d’écoles primaires qui tentent d’aiguiller les parents les plus défavorisés àposer le meilleur choix et à réaliser les démarches administratives.»

Car tous les parents ne se battent pas à armes égales dans ces processus d’inscription. «On parle d’un libre choix d’établissement, mais en réalité, ce choix reste socialement différencié en raison des inégalités d’accès aux informations, rappelle Elsa Roland. Alors que certaines familles sont complètement démunies, d’autres, souvent plus favorisées et dotées des codes scolaires, font preuve d’un surinvestissementsur ces questions. A tel point que leurs enfants sont parfois déjà inscrits sur des listes d’attente avant même leur naissance, par exemple dans des écoles à pédagogie active très prisées de la capitale.»

Pas à l’ordre du jour

La proposition du collectif, simulée en Région bruxelloise, a déjà pu livrer des résultats encourageants. L’algorithme, basé à la fois sur la proximité géographique et l’origine sociale des élèves, a d’abord réparti de façon aléatoire les élèves dans les écoles proches de chez eux, avant de se livrer à un jeu de permutation pour maximiser la mixité sociale. «On a évalué le nombre nécessaire de changements d’élèves d’une école à une autre pour arriver à la situation la plus optimale, résume Moritz Lennert. Ce faisant, on a remarqué la disparition totale des écoles ‘ghettos de pauvres’, tout en réduisant également la distance moyenne entre les établissements et les élèves.» Seule limite: le maintien d’écoles «ghettos de riches» en raison d’une forte concentration d’élèves à indice socioéconomique élevé dans l’est de Bruxelles (Woluwe-Saint-Pierre et Saint-Lambert), limitant de facto les possibilités de mixité sociale sans augmenter significativement la distance à parcourir par l’élève.

Déjà saluée par de nombreux académiques, la proposition a également été soumise à un panel de 150 participants, en septembre dernier. Parmi eux, un jury représentatif d’une quinzaine de membres a été chargé de rédiger des conclusions, publiées le 11 mai sur le site Internet du collectif. Vantant les mérites du projet, il en identifie également les pistes d’amélioration parmi lesquelles une attention accrue à la prise en compte des élèves à besoins spécifiques dans les procédures d’affectation, tout comme celle des publics vulnérables (primo-arrivants). Il est également proposé d’intégrer l’accessibilité en transports en commun dans les critères d’affectation géographique.

Sur le plan politique, une refonte du système d’inscription reste toutefois loin d’être à l’ordre du jour. Le gouvernement MR-Les Engagés a justement validé, en octobre dernier, une réforme du décret inscription supprimant l’indice socioéconomique de l’école primaire d’origine des critères de sélection pour une place en première secondaire.

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