Je suis consternée face à cette « culture de la complainte » qui imprègne de plus en plus le monde enseignant
L’image qu’ils donnent de leur métier risque, bien plus que les mesures d’économie, d’accélérer la pénurie et la désaffection du métier. Qui voudrait rejoindre des gens malheureux, qui saignent et portent des cercueils ?
Une carte blanche de Marthe Mahieu, ancienne directrice d’école secondaire
Je me souviens qu’enfant, j’ai participé un dimanche à une procession dans les rues de ma paroisse d’Ixelles. J’étais déguisée en ange, on m’avait accroché des ailes dans le dos. Nous chantions un cantique au Sacré-Cœur dont je me souviens encore aujourd’hui :
Quand de ton Cœur, la plaie encore béante/Nous ouvre à tous, l’asile le plus fort/Il est le calme au sein de la tempête/Et le refuge, au moment de la mort…
J’avais beaucoup d’imagination. Je me voyais, avec ma famille et mes camarades, réfugiés dans cette grotte sanglante. Cela me faisait frissonner.
J’y ai repensé en voyant hier au journal télé les images d’enfants exhibant, accrochées sur leur dos, les pancartes qu’ils avaient soigneusement coloriées, et récitant des slogans dictés par leurs parents, du genre : Je m’inquiète pour mon avenir ou Mon école en péril, etc. Les adultes, eux, portaient fièrement des pancartes sanguinolentes : J’ENSAIGNE, ou des images de deuil et de cercueils (RIP Enseignement, Sonnons le glas, etc.). Ils agitaient des ballons de couleurs vives, cela contrastait avec l’angoisse et les images de sang et de mort de leurs pancartes…
Franchement grossier
Certains étaient en revanche franchement grossiers : Bouchez-vous le cul, ai-je entrevu, tendu par un barbu farouche. À qui s’adressait cette injonction ? Je n’ai pas compris, mais j’ai regretté que les professeurs de mes petits-enfants, qui devraient leur apprendre la politesse, s’expriment de cette façon…
Tout cela m’a paru très émotionnel et ne disant pas grand-chose des mesures concrètes prises pour réduire enfin l’endettement qui s’accumule sur les épaules de la Communauté Wallonie-Bruxelles depuis la Communautarisation de 1989 et qu’aucun gouvernement, d’aucun parti, n’a jusqu’ici réussi à maîtriser.
Entretemps, les écoles ont fonctionné, avec des enseignants heureux, du bricolage, une tradition de bénévolat. Les membres des 800 Pouvoirs Organisateurs de l’enseignement libre, par exemple, qui ne touchent ni jetons de présence ni frais de déplacement, et assurent la gestion de milliers d’établissements. La majorité des professeurs qui travaillent dans la motivation, la joie des projets partagés, la reconnaissance des élèves qui, avec leur aide, surmontent leurs difficultés…
Ceux que j’ai connus en 41 ans de carrière organisaient des classes vertes, des voyages, des sorties au théâtre, des expositions, des matches de foot profs-élèves, des soirées-talents, des chorales… Ils y consacraient de nombreuses heures qu’ils ne songeaient pas à compter, et y trouvaient beaucoup de plaisir. Je sais qu’il y en a encore beaucoup de cette espèce. Malheureusement, on les montre peu à la télévision, on en parle peu dans les journaux…
Exemple de la confiance
Je reste perplexe et consternée face à cette « culture de la complainte » qui imprègne de plus en plus le monde enseignant. Il me semble que l’image qu’ils donnent ainsi risque, davantage que les mesures d’économie, d’accélérer la pénurie et la désaffection du métier. Qui voudrait rejoindre des gens malheureux, qui saignent et portent des cercueils ?
Plus grave encore, ces éducateurs ne devraient-ils pas impérativement donner l’exemple de la confiance, de la sérénité aux élèves qu’ils sont censés faire grandir ?
Ne devraient-ils pas, dans ce monde inquiétant, susciter de l’espoir quant à leur vie future et leur fournir les ressources nécessaires ? Les jeunes ont terriblement besoin d’adultes confiants et forts, prêts à affronter les tourmentes sans gémir.
Fréquenter au quotidien des victimes condamnées à la misère et à la mort n’est-il pas de nature à aggraver les problèmes croissants de santé mentale que l’on constate actuellement dans notre jeunesse ?
Le principal problème qui se profile en ce moment, c’est sans doute comment intégrer l’I.A. dans notre enseignement. Et ce qui menace le plus l’avenir de nos enfants, c’est le réchauffement climatique, les dictatures qui montent, l’individualisme qui tourne à la violence… Bien plus que l’inébranlable Valérie Glatigny.
=> Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : « Du sang et des cercueils… »

