Une mobilisation inédite se tiendra ce dimanche à Bruxelles. En dehors du temps scolaire, enseignants, parents et jeunes veulent dénoncer des réformes jugées néfastes pour l’avenir de l’école et de la jeunesse. Ils espèrent ainsi élargir la contestation.
L’année 2025 à peine achevée, la mobilisation reprend de plus belle dans l’enseignement. La première action de l’année aura lieu un dimanche, à l’initiative des syndicats enseignants, mais également des associations des parents, des associations de jeunes et d’autres collectifs luttant contre les inégalités scolaires. Les organisateurs veulent alerter sur les conséquences des décisions prises par le gouvernement MR-Engagés. « Les mesures qui affectent les enseignants auront aussi un impact direct sur la scolarité des élèves », prévient Cécile Gorré, présidente de l’Aped (Appel pour une école démocratique), un mouvement de réflexion et d’action créé à la fin des années 1990, qui milite notamment pour plus de mixité scolaire. « Certaines décisions ciblent d’ailleurs explicitement les jeunes, comme la fin de la gratuité dans les académies ou encore la hausse du minerval dans l’enseignement supérieur. » Cécile Gorré est aussi professeure de français depuis près de 30 ans dans l’enseignement qualifiant et assistante pédagogique à l’ULiège.

Quelles sont les raisons de la mobilisation de ce dimanche ?
Cette marche citoyenne s’inscrit dans un cycle d’actions entamé avant l’arrivée du gouvernement MR-Engagés, mais qui s’est intensifié depuis 2024. Des mesures plus dures touchent à la fois les enseignants, mais aussi les élèves : alourdissement de la charge horaire des enseignants du secondaire supérieur, révision du tronc commun, fermetures de septièmes années dans le qualifiant.
Au sein des organisations syndicales, il y avait une demande de mener des actions plus innovantes, capables de toucher un public plus large. Longtemps centrée sur les conditions de travail, la mobilisation s’ouvre désormais aux parents et aux jeunes, directement concernés par les décisions récentes. Il est essentiel de les informer des conséquences : les mesures qui affectent les enseignant auront aussi un impact direct sur la scolarité des élèves. Certaines décisions ciblent d’ailleurs explicitement les jeunes, comme la fin de la gratuité dans les académies, les repas scolaires ou encore la hausse du minerval dans l’enseignement supérieur. L’école ne fonctionne pas en vase clos.
Pourquoi avoir choisi une marche citoyenne plutôt qu’une grève ?
La volonté est de donner une autre image du mouvement que celle de la colère. Ces derniers mois, différentes formes d’actions ont été menées : chaînes humaines, enseignants corrigeant des copies devant les écoles pour rendre visible le travail invisible. Comme le mouvement s’inscrit dans la durée, il y a une demande de la part des enseignants d’actions non coûteuses. Une manifestation un dimanche permet de ne pas perdre une journée de salaire et d’impliquer davantage les parents et les familles qui travaillent en semaine. L’une des dernières mobilisations du monde scolaire avait eu lieu un lundi, juste après les vacances, ce qui avait donné lieu à du prof bashing.
Au sein du mouvement, partagez-vous tous les mêmes positions, notamment sur le Pacte d’excellence ?
Les inquiétudes quant à l’avenir des enfants sont largement partagées. Il peut exister des divergences sur le tronc commun. A l’Aped, nous avons choisi de ne pas entrer dans le processus du Pacte, bien que cela nous ait été proposé, afin de pouvoir l’analyser avec un regard extérieur. A l’époque, de nombreuses associations avaient participé à la phase 1, ce qui témoignait d’un réel plébiscite pour un enseignement plus égalitaire. Aujourd’hui, l’orientation prise ne correspond plus nécessairement à cette ambition. Nous sommes opposés à la réintroduction des options en 3e secondaire. Cela marque, de fait, la fin du tronc commun à ce niveau. Les écoles pourront se positionner en fonction des options proposées. Dans un établissement comme le mien, avec un indice socio-économique très faible, une option latin en 3e n’aura tout simplement pas sa place.
La ministre de l’Education a déclaré dans La Libre Belgique que les acteurs du Pacte avaient « surestimé » la capacité du politique à adopter les mesures rapidement et celle du secteur à porter les réformes. Que lui répondez-vous ?
C’est un argument souvent avancé. Le tronc commun est parfois vécu négativement par certains enseignants, notamment en raison de son impact sur l’emploi. Les réformes sont nombreuses, certes, mais c’est surtout leur nature qui pose question. Très managériales, elles tendent à déprofessionnaliser les enseignants, à alourdir la charge administrative et à multiplier des mesures jugées dénuées de sens, au point d’éroder le sens même du métier. Dans l’enseignement qualifiant, nous sommes bombardés de réformes qui ne fonctionnent pas. Plusieurs mesures n’étaient prévues ni par le Pacte d’excellence ni par l’accord de gouvernement : la perte de 3 % du taux d’encadrement, la suppression de l’accès au 7 TQ, l’exclusion des élèves majeurs décrocheurs en 3e année. Le problème ne vient pas d’une ministre. Lors de la précédente législature, le PEQ (le nouveau parcours de l’enseignement qualifiant, NDLR) a été instauré. Les élèves ne peuvent plus doubler entre la 5eet la 6e année ; une année supplémentaire est prévue si nécessaire, mais sans financement. Résultat : des élèves de 6e avec des lacunes importantes se retrouvent en stage.
Vous publiez, avec Nico Hirtt, A l’école du capitalisme (aux éditions Agone). Vous y évoquez un glissement progressif de l’école, de la sphère idéologique et politique vers la sphère économique.
Historiquement, après la révolution industrielle, l’école a d’abord été un instrument idéologique et politique. La volonté était de mettre les enfants des rues à l’école, de leur donner des leçons de morale, des règles de vie, de leur transmettre l’amour de la patrie. Puis, durant les Trente glorieuses, l’école a eu pour mission de former une main-d’œuvre. A l’époque, les patrons n’étaient pas spécialement sensibles aux contenus des apprentissages. Depuis la fin des années 1990, et plus encore avec la stratégie de Lisbonne, l’Union européenne ambitionne de devenir l’économie de la connaissance la plus productive et la plus dynamique du monde. Dans ce contexte de mondialisation, l’école est appelée à se « moderniser », c’est-à-dire à devenir plus flexible pour répondre aux besoins du marché du travail, perçu comme instable. Sous l’influence de lobbies patronaux, l’école glisse progressivement vers la sphère économique. Les écoles sont mises en concurrence. L’approche par compétences s’est imposée au détriment des savoirs, ce qui entraîne une baisse des exigences, particulièrement marquée dans l’enseignement qualifiant.

